Ali Chebbi: «Les problèmes de la Tunisie ne sont pas surmontables par la Loi de Finances »

Ali Chebbi: «Les problèmes de la Tunisie ne sont pas surmontables par la Loi de Finances »
 
 
Le projet de Loi de Finances proposé par le gouvernement ne cesse d’alimenter la polémique. De nombreuses voix se sont élevées pour le critiquer et pour obliger le gouvernement à le réviser.
  
Pour comprendre les dessous de cette violente polémique et ses conséquences, nous avons interviewé le Pr Ali Chebbi, ex-membre du Conseil d’Administration de la BCT  et spécialiste des questions du développement et des politiques macro-économiques dans un environnement incertain.
  
Ce spécialiste de la question nous propose aussi des éléments de sortie de crise. Entretien :
 
Espacemanager : Quelles sont les raisons de cette grave crise économique par laquelle passe le pays ?
 
Ali Chebbi : Les fragilités macroéconomiques actuelles se traduisent par une forte propension des déficits à s’élargir suite à une dépréciation du dinar par rapport au dollar américain et l’€uro, à un dérapage des dépenses de fonctionnement, à une croissance envisagée mais non-réalisée d’un demi-point de pourcentage, à une stagnation de la croissance en Europe, ou à des recettes fiscales anticipées mais non réalisées…
 
Pourquoi la tension est montée de la sorte suite au projet de Loi de Finances ?
 
Certes, toutes ces difficultés ne sont pas surmontables par le seul outil de la Loi de Finances, mais encore faut-il que cette dernière évite de retarder le traitement des dysfonctionnements structurels de la finance publique et s’attaque aux fragilités pour une macroéconomie saine.
 
Quelles solutions préconisez-vous dans ce cadre ?
 
Sans aller aux solutions structurelles, et sans aller dans les détails que le présent cadre ne permet pas, les options suivantes à caractère technique et organisationnel sont proposées, sachant pertinemment que le vrai problème n’est pas technique mais relève de l’Economie Politique et même du Statut de l’Etat.
 
Comment cela ?
 
En fait, chaque partenaire social s’adresse à un vis-à-vis qui, lui-même, dépend d’un autre: l’UTICA et l’UGTT, les Avocats,…, s’adressent au Gouvernement, et ce dernier s’adresse au FMI et aux autres institutions financières internationales….
 
Nous voyons mal la capacité des experts à proposer des solutions à un système surdéterminé. En fait, ils ne savent plus à quel saint se vouer. Ces options et recommandations se présentent brièvement comme suit :
 
1-Réviser les projections peu réalistes sur le taux de change en tenant compte de la dépréciation annuelle du dinar par rapport au $ d’environ 12.5%et de 12.3% par rapport à € et de 25% par rapport au Yen (observée entre le 15-11-2015 et 15-11-2016). Ceci est dans la perspective d’envisager des déficits réalisables et les cibler dans les conditions de leur soutenabilité. 
 
2-Reconstruire le Cadre de Dépense de Moyen Terme(CDMT) de manière plus réaliste et sur la base de projections statistiques rigoureuses pour les croissances sectorielles, le solde commercial,…afin que les besoins de financement et la dette publique soit mieux cernés. La prise en compte de la phase descendante du cycle de croissance empêcherait de retenir l’hypothèse de 2.5% de croissance en 2017 ; soit environ 80% de la croissance potentielle !
 
Par exemple, la croissance prévue des exportations est de 3% en 2017 contre -0.9% en 2016, et celle des importations à 2.9% en 2017 contre 0.3% en 2016 ; c.-à-d. que la demande extérieure s’élèvera. En revanche la demande finale domestique verra son taux de croissance diminuer, passant 3.5% en 2016 à  2.9 % en 2017.[i] Ceci est envisagé sans politiques commerciales annoncée, ni sensibilité de la demande domestique a la politique salariale. En même temps, si l’accroissement de l’investissement est envisagé à 5.5%, cela suppose que son effet sur la croissance serait immédiat, ce qui nous semble quelque peu arbitraire.
 
3-Réduire la taille du budget en appliquant la ‘ZeroBudgetingRule’’ adoptée généralement dans des situations comparables à la Tunisie ; voulant dire que le budget de l’Etat demeure constant à prix constant ou ne devrait pas dépasser de trop celui de l’année écoulée. Au vu des circonstances connues, une augmentation de 7% au prix courants pour le situer à hauteur de 61495 MDT serait recommandée. Le gain fiscal conséquent au moins de 1165 MDT, pourrait être prélevé (i) sur le titre II qui ne sera pas totalement dépensée comme l’impose la contrainte de capacité institutionnelle du pays (voir les Budgets de l’Etat antérieurs, depuis au moins une dizaine d’années), (ii) d’autres mesures de rationalisation des dépenses publiques (voir ci-dessous). Cette mesure permettrait aussi de réduire le déficit élevé de 5.4%, déjà considéré cette semaine par Moody’s comme un signal de dérapage, imputant à la Tunisie une notation de Ba3, c.-à-d. de non-investissement.
 
4-Ajustement des prix des produits de luxe et/ou non nécessaires à la relance (Parfums, Alcools, cigarettes,..) et/ou certains produits dont la demande est inélastique par rapport au prix sans altérer le bien-être de la classe moyenne
 
5-Adopter des barrières  tarifaires (momentanées) à l’importation de certains produits de luxe et concurrentiels (disons juste pour l’année 2017)
 
6- Rééchelonnement des dettes des caisses de sécurités sociales ainsi que les subventions d’équilibre des entreprises publiques déficitaires aux limites de leurs engagements de 2017
 
7- Rationner les crédits à la consommation et réviser à la hausse le taux de rémunération de l’épargne pour réduire par là le déficit de l’épargne, règle d’absorption des déficits globaux et à défaut cause ultime de surendettement. 
 
8- Fixer un objectif-cible de taux de change (par rapport au $, l’€ et le Yen) à la BCT correspondant  à l’objectif-cible du déficit public,  au taux de croissance-cible, et  aux conditions de soutenabilité de la dette, à l’instar de plusieurs pays dans  le monde. En plus, cette mesure aideraient à drainer les revenus en provenance de l’extérieur en diminution a cause, entre autre, des anticipations sur les dépréciations marginales du dinar 
 
9-Réduire/cibler la catégorie des souscripteurs à la dette intérieure que ce soit celle envisagée dans le projet de la LF ou celle en provenance de toute autre proposition concernant la polémique du salariat public, de telle sorte que l’investissement privé ne soit pas évincé
 
10- Annuler les contributions exceptionnelles, puisque la taille du budget devrait être réduite. Ceci est dans la perspective de ne pas compromettre l’investissement privé et son rôle dans la croissance et la création de l’emploi.
 
11- Rabaisser la barre d’accès aux activités forfaitaires et consolider le système du recouvrement fiscal, en guise d’entame de l’Egalité fiscale et de lutte contre l’évasion fiscale et les activités informelles.
 
Tant qu’il y a des solutions. Pourquoi le gouvernement ne les a pas adoptées plus tôt ?
 
AC : Oui ces options et recommandations semblent être en retard par rapport l’évolution des négociations sociales et du vote sur la Loi de Finances, pourtant nous en avons déjà proclamé l’essentiel depuis des mois. De toute façon, la condition-phare de 14% de part des salaires dans le PIB, autour de laquelle le discours officiel est articulé, ne sera probablement pas respectée car les 2.5% de croissance prévus ne sont a priori pas envisageables, sauf si la conjoncture est favorable et la croissance de 1.5% prévue pour 2016  se réalise.
 
L’approche de l’Economie Politique évoquée et que nous voyons appropriée au contexte actuel de la Tunisie contraste avec celle dominante et que certains semblent adopter. Ici, il s’agit  de prendre en compte les rapports de forces UGTT-GOUV-UTICA-Corporations Professionnelles-FMI autour de la répartition/allocation de la rente sociale, (ii) se mettre d’accord sur les recommandations et options ci-dessus, puis aller renégocier avec le FMI….
 
Propos recueillis par B.M.
 

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