Interview de Béji Caïd Essebsi à la Presse-Achourouk : J’espère que 2017 sera une année d’abondance pour tous les Tunisiens.

Interview de Béji Caïd Essebsi à la Presse-Achourouk : J’espère que 2017 sera une année d’abondance pour tous les Tunisiens.

 

Dans une interview accordée au journal la Presse avec le journal arabophone Achourouk, le président Béji Caïd Essebsi a estimé que « l’année 2016 a été très difficile ». « Nous avons accompli des pas très importants dans le domaine politique. Mais dans le domaine économique, ce n’était pas le cas, dans la mesure où le taux de pauvreté et de marginalisation des régions n’a pas changé », a-t-il ajouté. En revanche, il a affirmé que certaines victoires ont été réalisées en 2016, dont en premier lieu celle de Ben Guerdane contre le terrorisme. « C’est une bataille décisive dans la mesure où les terroristes voulaient y instaurer un émirat daechiste et ils ont échoué, grâce aux sacrifices de notre armée, de nos forces de sécurité intérieure et aussi des citoyens qui se sont solidarisés avec l’armée. C’était une leçon de solidarité entre les citoyens et les autorités ». Pour lui la seconde réalisation est « le consensus sur le Pacte de Carthage avec la participation des grands partis et des organisations nationales et qui est à considérer comme une feuille de route pour le gouvernement d’union nationale. » « La troisième réalisation, a-t-il ajouté, c’est la Conférence internationale sur l’investissement, qui a montré que la Tunisie bénéficie toujours d’une certaine crédibilité dans le domaine de l’investissement. Et nous avons réussi à collecter 34 mille milliards de dinars. Certains disent que ce sont des promesses et doutent de la finalisation des accords signés. Je leur dis que la moitié des fonds promis font l’objet d’accords déjà conclus et qu’en 2017, on procédera au décaissement ».

Le Chef de l’Etat a exprimé le souhait, que 2017 soit une année d’abondance pour la Tunisie. Une année féconde et prometteuse. Il existe certains indicateurs qui montrent que 2017 sera meilleure que 2016. Et nous avons déjà dit que 2016 sera une année difficile grâce précisément aux indicateurs à notre disposition. Et voilà ces indicateurs qui nous font rassurer : D’abord, la production de phosphate a repris, et en novembre dernier, nous avons atteint le rythme ordinaire. Au cas où l’on poursuivrait sur ce rythme, nous gagnerons le pari. Pour moi, c’est un crime au cas où l’on reviendrait à perturber et à bloquer la production de phosphate. Le deuxième indicateur concerne le tourisme. Les Européens sont de retour à Sousse, à Djerba, etc. Le troisième indicateur, et c’est le plus important, c’est la pluie qui augure une bonne saison agricole. Le quatrième indicateur, c’est la décision du gouvernement d’encourager les microcrédits au profit des jeunes. Les fonds y afférents sont déjà disponibles et le chef du gouvernement a déjà entamé l’opération d’octroi de ces crédits à leurs bénéficiaires. » « Ainsi, 2017 enregistrera un taux de croissance qui sera supérieur à nos prévisions. Nous disons toujours qu’il existe une masse salariale très lourde mais on oublie qu’il faut de la croissance pour qu’on puisse réaliser l’équilibre.Notre souhait est de commencer à sortir en 2017 de la mauvaise situation économique où se trouve notre pays depuis plus de 5 ans. Personnellement, j’ai l’intuition que la dynamique est lancée et dès qu’il y a une dynamique, et il y a un effet multiplicateur ».

Interrogé sur la crise au sein de Nida Tounès, Béji Caïd Essebsi a rappelé la genèse du parti qu’il a fondé et les conflits qui l’ont traversé dès que son fondateur a accédé à la magistrature suprême. « Quand j’ai quitté le parti, les choses ont commencé à s’y compliquer. J’ai amené avec moi au palais de Carthage deux parmi les fondateurs du parti : Ridha Belhaj et Mohsen Marzouk et ils ont fait du bon travail au palais. Malheureusement, Nida Tounès a connu certaines difficultés et les frictions ont commencé. Et Khemaies Ksila a entamé l’opposition au sein du parti à Ridha Belhaj et Mohsen Marzouk. Et les problèmes continuaient au sein du parti sauf qu’on oublie que Nida Tounès n’appartient pas uniquement aux nidaïstes. Il est le parti de tous les Tunisiens qui lui ont accordé leur confiance. Donc, si le parti échoue, le paysage politique dans son ensemble et le gouvernement aussi en pâtiront. Même après le congrès de Sousse et la création d’une commission politique, ils sont revenus vite à leurs conflits, chacun parmi les dirigeants du parti voulant présider et diriger à lui seul. Quand j’y étais, personne ne contestait mes décisions, peut-être par respect pour mon âge et mon expérience. Aujourd’hui, ils se livrent une guerre de leadership sans merci. Mais n’est pas leader qui veut.Certains ont quitté le parti comme Mohsen Marzouk qui a créé son propre parti «Machrou Tounès», le parti de la clé. Quant à Ridha Belhaj, il a constitué avec d’autres ce qu’il appelle la commission de sauvetage qu’il préside lui-même », a dit le président.

A la question s’il compte prendre une initiative pour rassembler les frères ennemis au Nida Tounès, il répond : « D’abord, il faut souligner que les autres partis ne veulent pas que j’intervienne dans les affaires de Nida Tounès. Sauf qu’il existe beaucoup de Tunisiens et d’amis de la Tunisie à l’étranger qui m’interpellent pour me demander où vont les choses. Ma condition pour intervenir est qu’ils soient tous ensemble. Je ne soutiendrai jamais une faction aux dépens d’une autre. S’ils se mettent tous ensemble, la solution sera possible ? »

Questionné sur son évaluation du rendement du directeur exécutif de Nida Tounès, Hafedh Caïd Essebsi ?, il affirme qu’il est « comme tous les autres », ajoutant que tout le monde est responsable (de la crise de Nida). Il n’y a personne qui assume à lui seul la responsabilité de la crise. Au congrès de Sousse, il a été élu au poste de directeur exécutif, mais ce n’est pas un poste qu’il va occuper éternellement. S’ils veulent s’entendre pour sauver leur parti et tenir le congrès avant les élections municipales, ceux qui gagneront représenteront le parti à condition que le congrès se déroule dans les règles sous la supervision d’une instance qui ne soutiendra aucune faction. Et c’est ainsi que se tiennent les congrès des partis. Moi, je ne dédouane personne. Pour moi, tout le monde est responsable".

Quand on lui demande s’il existe des désaccords avec Rached Ghannouchi , il répond ; « La première vérité est que je ne suis pas à Ennahdha, je ne suis pas nahdhaoui et je n’a pas de désaccords ni avec Ghannouchi ni avec personne d’autre. Nous cohabitons et notre cohabitation a assuré une partie de la stabilité qui règne en Tunisie et nous travaillons ensemble. Il me rencontre et nous parlons ensemble chaque fois qu’il est nécessaire. Moi, personnellement, j’ai de la considération pour Ghannouchi et je pense qu’il a aussi les mêmes sentiments envers ma personne. Nous sommes responsables de notre pays et à chaque fois qu’il y a un danger que la Tunisie dérape, j’assume mes responsabilités, et lui aussi, il assume les siennes »

Sur le retour des terroristes, il affirme qu’il s’agit « d’un faux problème ». « Les terroristes ne font pas la queue maintenant pour entrer en Tunisie. Ceux que nous arrêterons, nous appliquerons la loi à leur encontre et ils iront en prison et c’est ce que nous faisons actuellement. Reste ces appels à ce qu’ils ne reviennent pas. En réalité, la Constitution nous interdit de les empêcher de retourner en Tunisie et malheureusement, les gens ne lisent pas la Constitution et je suis obligé de respecter la Constitution qui stipule textuellement: «Il est interdit de déchoir de sa nationalité tout citoyen ou de l’empêcher de retourner dans son pays». S’ils veulent les empêcher de rejoindre le pays, ils peuvent amender la Constitution et je n’y vois pas d’inconvénient. Sauf qu’actuellement, nous disposons de la loi antiterroriste et ceux qui reviennent aujourd’hui sont traités en application de cette loi.

« Y a-t-il une stratégie spéciale pour le traitement de cette question ? », lui demande-t-on. Ce à quoi, il répond : « Soyons, d’abord, d’accord sur le nombre des terroristes. Ils sont au nombre de 2.929, toutes catégories confondues, et nos appareils de sécurité les connaissent tous. Le plus grand nombre de ces terroristes se trouve en Syrie où plus de 600 ont péri. L’essentiel est que les appareils de l’Etat soient mobilisés et en état d’alerte, ce qui veut dire que ceux qui reviennent sont directement renvoyés devant la justice. Ce qui me préoccupe est bien la presse étrangère qui répète maintenant que la Tunisie est le vivier du terrorisme dans le monde, alors que notre presse ne leur répond pas ».

« Monsieur le Président, nous leur avons répondu. La Presse a publié un éditorial dans lequel elle a dénoncé les attaques gratuites du Figaro », rappelle le journaliste de la Presse. Le chef de l’Etat reprend : « Merci, mais il ne faut pas oublier que ceux qui ont perpétré les attaques terroristes à Nice et à Berlin vivent en Europe, ont été initiés au terrorisme là où ils séjournaient et ils n’ont pas agi ainsi parce qu’ils sont tunisiens. Anis Amri, à titre d’exemple, vit en Europe depuis 6 ans et c’est en Europe qu’il a prêté allégeance à Daech. Les Européens se doivent de comprendre que ce sont les conditions de vie qu’ils offrent aux émigrés qui ont poussé ces derniers à se «radicaliser»

Comme on lui demande si l’Allemagne va profité de l’attaque terroriste contre Berlin pour rapatrier les Tunisiens qui y vivent en situation irrégulière , le président répond : « Non, ce n’est pas vrai. En Allemagne, il existe 1.200 Tunisiens en situation irrégulière et les Allemands m’ont demandé de les reprendre. Il y a eu un accord entre M. Habib Essid, ancien chef du gouvernement, et le ministre allemand de l’Intérieur. Nous ne pouvons pas refuser d’accueillir nos compatriotes mais pas pêle-mêle. Il faut d’abord qu’ils soient authentifiés tunisiens. Anis Amri par exemple disposait de six nationalités et de six cartes d’identité. Ils nous ont proposé des identités qui ne peuvent pas être tunisiennes. Le jour où on avait confirmé son identité aux Allemands, c’était le 17 décembre, soit 2 jours avant son attentat-suicide malheureusement. Ceci dit, il y a une différence entre terroristes et résidents en Allemagne dans une situation illégale. Le dossier de ces derniers est en examen continu et 84 sont déjà retournés depuis un an et demi. Il n’empêche, ils sont plus de 1.200 et leurs dossiers sont suivis régulièrement.

Pour lui le soutien de l’Allemagne ne se ressentira pas de cet épisode. « Au contraire, Mme Merkel viendra en Tunisie. Nous avons convenu que Youssef Chahed effectuera une visite en Allemagne au cours du premier trimestre de 2017. Immédiatement après sa visite, Mme Merkel sera parmi nous ».

Interrogé sur les négligences, au sein de l’administration du fait que plusieurs cadres n’assument pas leur mission, de peur d’être poursuivis, en allusion au projet de réconciliation présenté par le Béji Caïd Essebsi, il a fait remarquer que le projet est rejeté par ceux qui ne veulent pas tourner la page du passé et cherchent à sanctionner les gens. Moi, je dispose d’une expérience administrative que ces gens-là n’ont pas. Qui nous a sauvés du chaos qui menaçait le pays aux premières semaines de la révolution ? Ce sont les administratifs qui l’ont fait. Aujourd’hui, les cadres de l’administration sont menacés comme c’est le cas pour les hommes d’affaires. Mon initiative pour la réconciliation économique ne vise pas à innocenter les fautifs mais bien à faire redémarrer la machine économique. Il fallait ménager ceux qui ont appliqué les consignes et qui ne pouvaient refuser les ordres. Il faut que ces gens reviennent au travail. Ceux qui ont tiré profit doivent payer. Malheureusement, mon initiative a suscité la colère et les opposants sont descendus dans la rue m’accusant de violation de la Constitution. Le projet de loi sur la réconciliation est au parlement. S’ils veulent le rejeter, qu’ils le fassent. Moi, je ne leur demanderai pas de l’examiner ».

Questionné sur son absence aux séances publique de l’IVD, il a répondu : « Moi, personnellement, je n’y étais pas allé parce que je n’y vois aucune utilité. J’ai suivi ces séances et j’ai trouvé que ceux qui ont témoigné disaient vrai. Toutefois, je me demande : est-ce que la justice transitionnelle est bien ce qu’on a vu à la TV ? Où sont ceux qui ont accepté de s’excuser ? Je n’ai pas à assister à ces auditions parce que la justice transitionnelle ne fait pas partie de mes attributions. Elle est du ressort du Parlement. Et je ne veux pas interférer dans les affaires de cette instance. La justice transitionnelle est une action à saluer à condition qu’elle soit appliquée selon les normes. »

Quand on lui demande où situe le centre du pouvoir réellement, à Carthage, à La Kasbah ou au Bardo, il fait remarquer : En réalité, la société tunisienne n’est pas prête à ce genre de répartition des pouvoirs. Nous n’avons pas de traditions dans ce domaine mais nous devons nous y préparer. La démocratie n’est pas une loi, c’est une pratique et nous somme encore à ce stade. La Constitution est claire : la souveraineté revient au peuple qui est représenté par le président de la République et le Parlement, chacun dans son domaine. Le président de la République dispose d’une partie du pouvoir exécutif (les affaires étrangères, la défense et la sécurité) alors que le chef du gouvernement dispose d’autres pouvoirs. Mais il n’y a pas de problème à condition que chacun respecte les attributions qui lui sont confiées, et c’est mon cas ».

Sur la situation en Libye, il affirme que les deux pays disposent de frontières communes de 500 km « Notre ambition est qu’en 2017 nos frontières avec la Libye soient sécurisées. Pour le moment, le gouvernement Sarraj fait ce qu’il peut mais ces choses ne sont pas en mesure de dominer totalement la situation. A Tobrouk, les choses ne sont pas claires encore. D’autres pays interviennent pour compliquer davantage la situation. Donc, la situation n’est pas encourageante et la Tunisie n’est pas en mesure de trouver à elle seule la solution qu’il faut. Nous entretenons des contacts réguliers avec le gouvernement Sarraj et l’ONU. Ce qui nous importe est que la Libye revienne aux Libyens et notre ambition est que les frères libyens en conflit, dont en premier lieu le président du parlement de Tobrouk, acceptent notre invitation à venir dialoguer en Tunisie début janvier 2017. Il viendra me rencontrer et s’il existe des dispositions à une solution négociée, la Tunisie ne pourra que la soutenir ».

Sur un éventuel sommet Tunisie/Algérie/Egypte sur la Libye, il a confirmé que la Tunisie a proposé ce sommet sans en donner la date « Nous voulons garantir à ce sommet les conditions de succès. Le plus important est que les Libyens montrent qu’ils sont disposés à trouver une solution entre eux ».

Interrogé sur le congrès de l’Ugtt qui verra le départ de Hassine Abassi, et sur l’incidence de ce changement sur le partenariat gouvernement-Ugtt , il affirme : « L’Ugtt constitue une partie importante du paysage politique national. Je ne pense pas que le changement de personnes à la tête de l’Ugtt soit à même d’opérer un quelconque changement dans les positions de l’Ugtt. Nous traitons avec l’Organisation syndicale en tant que structure nationale et c’est à elle de choisir ses dirigeant’s. Comment commentez-vous, Monsieur le président, les appels de certains syndicalistes qui exigent la révocation de tel ou tel ministre ?, lui demande-t-on, ce à quoi il répond ; « Dans ce cas, le ministre concerné a aussi le droit d’appeler à la révocation de tel ou tel syndicaliste. »

A la question de savoir s’il compte internationaliser l’affaire de l’assassinat de Mohamed Zouari, comme ce fut le cas en octobre 1985 pour l’attaque contre Hammam-Chott ?, il répond : « D’abord, il faut prouver que les Israéliens sont impliqués dans l’assassinat. Pour le moment, il y a des présomptions. Ce qui est prouvé, c’est qu’il existe des parties étrangères derrière l’assassinat. Mais pour aller à l’ONU, il faut avoir les preuves qu’il faut. Israël n’a pas revendiqué l’assassinat. Nous poursuivons notre enquête. Si on arrive à avoir ces preuves, on ira à l’ONU. Toutefois, nous n’y irons pas sans avoir des preuves. »

Quelle évaluation faites-vous, Monsieur le Président, des résultats du congrès national de la jeunesse ? , à cette question, il répond : « Mon ambition est de réunir les meilleures conditions possibles à l’intégration de la jeunesse. La Tunisie doit devenir l’Etat du 21e siècle et ce sont les jeunes qui vont diriger cet Etat et on a le devoir de les former conformément aux normes internationales. Pour le congrès, ce sont les jeunes qui décident eux-mêmes ce qu’ils veulent. Il faut préparer les nouvelles générations. Quand on me pose la question qui va vous succéder, je leur réponds : je veux que mon successeur provienne des nouvelles générations. »

Comme on lui demande comment va se comporter la Tunisie avec les changements intervenus dans la crise syrienne, il indique : « Bachar Al-Assad n’est pas le problème. Le plus important est que la Syrie puisse reprendre sa splendeur d’antan. Ne focalisons pas sur Bachar. Au cas où le peuple syrien l’élirait de nouveau, nous ne pourrons pas nous opposer aux décisions des Syriens. La Tunisie dispose d’un consul général en Syrie. En politique, l’essentiel est le résultat et à chaque chose son temps. Malheureusement, l’ancien président a expulsé l’ambassadeur syrien et ce fut une erreur impardonnable. Il ne faut pas oublier les mérites de la Syrie face à Israël et l’œuvre accomplie par Hafedh Al-Assad. Quand la Syrie reviendra aux Syriens, nous ferons ce que nous avons à faire ».

Vos vœux pour 2017 ? lui demande-t-on pour clore, il répond : « J’espère que 2017 sera une année d’abondance pour tous les Tunisiens. Les indicateurs à notre disposition montrent que l’année 2017 sera meilleure que les années précédentes à condition que tout le monde se mette au travail »

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