Rached Ghannouchi : "la France est le pays qui comprend le moins l’islam et les Tunisiens"
Lundi, 25 Février 2013 14:27
Au lendemain de la nomination d’un nouveau Premier ministre en Tunisie, Rached Ghannouchi, président et fondateur d’Ennahda, le parti islamiste au pouvoir, a reçu samedi le JDD.Interview
En quoi la nomination d’Ali Larayedh au poste de Premier ministre va-t-elle permettre de résoudre les difficultés que rencontre la Tunisie?Le nouveau chef de gouvernement est un militant connu pour sa modération et ses bonnes relations avec toutes les composantes de la classe politique. Il a fait partie du mouvement du 18 octobre 2005 (Qui a réuni des islamistes et des laïcs contre Ben Ali) qui a été à l’avant-garde de la révolution de 2011. Je pense que la Tunisie est entrée depuis vendredi dans une nouvelle ère pour la réalisation des objectifs de la révolution.
Pas de constitution, pas d’instance indépendante pour les médias ou la justice, des actes de violence comme l’assassinat de Chokri Belaïd… Pourquoi le pays en est-il là deux ans après la chute de Ben Ali?
La Tunisie traverse une phase de transition. Nous sommes passés d’un régime dictatorial, caractérisé par la peur et la terreur, à une liberté complète que nous n’avons jamais connue. Il faut du temps pour assimiler un tel changement. Chez vous en France, il vous a fallu plus d’un siècle après la révolution de 1789 pour stabiliser la situation… La Tunisie n’aura pas besoin de cent ans pour installer la démocratie mais le monde doit être compréhensif par rapport à cette évolution. La situation ici est sensiblement meilleure et nous prévoyons pour cette année la rédaction d’une nouvelle loi électorale, d’une nouvelle constitution, l’élection d’une nouvelle assemblée, d’un nouveau président.
Quand?
Il se peut que les élections se tiennent à l’automne prochain. Je pense que le nouveau gouvernement proposera bientôt des dates précises.
Pourquoi avoir refusé la proposition d’Hamadi Jebali, le premier ministre sortant, de constituer un gouvernement apolitique de techniciens?
Le gouvernement de Ben Ali était un gouvernement de technocrates. Nous sommes pour un gouvernement de politiques élus par le peuple. Les technocrates occupent des bureaux, nous nous sommes en phase de révolution. Les ministres dont on a besoin doivent descendre dans la rue pour défendre la politique du gouvernement auquel ils appartiennent. Mais ceci dit, Hamadi Jebali a un avenir politique.
Ferait-il un bon président de la République?
Il le mérite amplement.
Sera-t-il votre candidat à l’élection présidentielle?
Aucun choix n’a été formulé à ce jour.
Que répondez-vous aux propos de Manuel Valls qui a déclaré que "la Tunisie n’est pas un exemple" et a parlé d’un "fascisme islamique"?
La relation entre la Tunisie et la France est complexe. La France est un pays si proche de nous : par les relations économiques, par la présence de 600.000 Tunisiens installés en France, par le fait que toute notre élite intellectuelle parle couramment le français… Malgré cela, la France est le pays qui comprend le moins l’islam et les Tunisiens. Ennahda, les Frères musulmans, Al Qaïda : Manuel Valls a mis tout le monde dans le même sac et ce faisant, a montré qu’il ne comprend rien à l’Islam. Ou alors qu’il ne veut pas comprendre les composantes islamiques dans le monde. A l’inverse, les Allemands, les Britanniques, les Américains y parviennent et savent que l’islam n’est pas uniforme et comporte des radicaux, des modérés… Et que nous sommes à la tête des composantes modérées.
Jugez-vous ces propos insultants?
Ils me rappellent ceux de l’ancienne ministre des Affaires étrangères française, Michèle Alliot-Marie qui, lors de la troisième semaine de la révolution, ne voyait toujours rien arriver et continuait à soutenir Ben Ali, qui lui a offert en échange pas mal de séjours touristiques gratis. Oui, nous nous sentons insultés : se voir qualifié de fasciste alors que notre parti croit au pluralisme politique, et de fait s’est allié à des partis de gauche et libéraux? Ce qui faisait peur, c’était que l’arrivée des islamistes au pouvoir engendre un changement radical du mode de vie des Tunisiens. Or, il suffit de se promener pour constater que la mosquée est ouverte, que les bars et les plages sont ouverts, que nous avons accueilli l’année passée six millions de touristes, à qui aucun mode vestimentaire n’a été imposé. Dans la rue, vous croisez celles qui couvrent leurs cheveux et celles qui ont les cheveux nus, tous les modes de vie sont toujours là, une année après notre arrivée au pouvoir.
Que pensez-vous de l’intervention militaire française au Mali?
Par principe, nous sommes opposés à toute intervention militaire étrangère mais le Mali est un pays indépendant qui définit souverainement ses besoins sécuritaires.
Il n’y a pas que Manuel Valls qui a émis des critiques. Dans Jeune Afrique, Abdelfattah Mourou, co-fondateur et vice-président de votre parti, estime "qu’Ennahda gère de manière catastrophique les affaires de l’Etat"…
Jeune Afrique, nous insultait du temps de Ben Ali, touchait des subventions de sa part et continue de nous insulter aujourd’hui je ne sais pas au profit de qui. Je ne sais pas en faveur de qui. Cheikh Abdelfattah Mourou est l’un de nos dirigeants mais il se trouve que je ne partage pas son avis.
La veuve de Chokri Belaïd, assassiné à Tunis le 6 février, a aussi déclaré au Monde : "Ennahda et le gouvernement sont politiquement responsables de la mort de mon mari…"
Au départ, elle et ses amis ont dit que Ghannouchi avait donné l’ordre de le tuer et qu’Ennahda avait planifié l’assassinat. C’est lorsque nous avons menacé de les poursuivre en justice qu’ils ont parlé de « responsabilité politique. » Cette femme a perdu son mari et s’exprime de la sorte, je le comprends mais il faut faire la part des choses entre l’expression des sentiments et la responsabilité politique. Ennahda considère que l’assassinat de Belaïd est un crime affreux et a appelé à un jour de deuil national. Ce crime est un signal dangereux qui ne vise pas uniquement sa famille mais tout le pays, toute la classe politique. Mais à qui profite-t-il ? Ennahda, qui gouverne le pays, n’a aucun intérêt à installer le désordre en Tunisie. Lorsqu’on nous a accusés, j’ai répliqué que ceux qui le faisaient réglaient des comptes politiques avec leurs adversaires et exploitaient ce drame pour capitaliser politiquement. J’attends de voir leur réaction quand les vrais coupables auront été démasqués, ce qui ne devrait plus être qu’une question de jours si l’on en croit le ministère de l’Intérieur.
Il y a un an, vous disiez "je ne crois pas vraiment à une menace terroriste". Vous êtes-vous trompé?
Le peuple tunisien est un peuple pacifique, ce crime est une exception. J’espère et je pense qu’il n’y aura pas d’autres actes d’une telle violence.
Etes-vous toujours opposé à l’inscription de la charia dans la constitution?
Oui, notre position n’a pas changé. Nous continuons d’affirmer que nous avons besoin d’une constitution d’un état civil, avec les droits et les devoirs repartis selon les principes de la citoyenneté, la confirmation de l’égalité entre les sexes, du pluralisme politique, de l’indépendance de la justice avec des élections libres et indépendantes, la garantie des droits sociaux et des principes universels des droits de l’homme.
Dans les manifestations récentes, de nombreux manifestant ont pourtant réclamé l’application de la charia…
Quelques courants salafistes appellent à cette application. Nous ne nous opposons pas à ceux qui s’expriment pacifiquement. Mais ces gens ne représentent qu’une minorité. Les femmes des salafistes portent le niqab. Combien en voyez-vous dans la rue? Très peu. Ces salafistes constituent une minorité dont la voix se fait certes beaucoup entendre.
Y aura-t-il davantage de femmes dans le prochain gouvernement?
Parmi les rangs de l’assemblée nationale constituante, Ennahda compte 42 femmes contre 47 hommes. Ce qui est bien supérieur à la proportion française… Pour ce qui est du gouvernement, il est vrai que nous n’en avions que trois dans l’équipe précédente. J’espère qu’elles seront plus nombreuses à l’avenir.
Est-il envisageable de rétablir les relations diplomatiques entre la Tunisie et Israël?
Ce sujet concerne le monde arabe dans son ensemble. Israël est un état d’occupation qui a toujours échoué à rendre leurs droits aux Palestiniens. La communauté internationale doit aider les Palestiniens à recouvrer leurs droits. Nous assistons là au dernier mode d’asservissement d’un peuple dans le monde, presque sur le modèle de l’apartheid.
Le Journal Du Dimanche
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