Taoufik Ben Abdallah: «On s’attend à 50 mille à 70 mille personnes au Forum social mondial»

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Le Forum Social Mondial (FSM) se tiendra à Tunis du 26 au 30 mars. C’est la première fois qu’un pays d’Afrique du Nord, en même temps pays arabe, accueille cet événement d’importance. Nous avons pris attache avec Taoufik Ben Abdallah, membre du comité d’organisation «en tant que Tunisien» de ce FSM Tunis 2013, membre du Conseil international du FSM, coordinateur du Forum Social Africain, organisateur du FSM Dakar 2011, et vice-président d’Enda Tiers-Monde, afin qu’il nous «guide» vers ce prochain événement.

Qu’est-ce que le Forum Social Mondial ?
Taoufik BEN ABDALLAH : Le Forum Social Mondial est un espace dédié aux mouvements sociaux et aux organisations de la société civile (associations, organisations non gouvernementales, etc.). Mais dire cela n’est pas définir entièrement le Forum.


C’est un espace ouvert qui a été mis en place en 2001 au Brésil, et qui, à l’époque, devrait contrer le Forum de Davos, au sein duquel évoluent les dirigeants de grandes compagnies internationales, des dirigeants politiques des pays développés, etc. Le Forum de Davos représente, en fait, le capitalisme mondial tel qu’il existe aujourd’hui. Le Forum Social Mondial a été mis en œuvre par des hommes appartenant au mouvement social mondial de différentes origines pour contrer le Forum de Davos, et aussi pour montrer que des alternatives aux néolibéralismes existent.

Pourquoi cette naissance en 2001 ?

Ce n’est pas un hasard que le Forum soit né en 2001, parce qu’il y avait, dans les années 90, une offensive de la part de certains pays du Nord développés comme les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et autres. Et le développement de la globalisation néolibérale a eu lieu à travers des institutions telles que l’Organisation Mondiale du Commerce, la Banque Mondiale, le FMI, etc.

Les années 90, et en particulier leur fin, ont connu de larges mouvements de contestation de cette mondialisation là et de toutes les politiques que les institutions internationales avaient inspirées et imposées aux pays du Sud (africains, asiatiques, sud-américains). Le Forum Social Mondial, naturellement, s’oppose à cette globalisation néolibérale, à cette mondialisation et veut être le lieu où s’élaborent des alternatives à ce modèle qui était dominant et qui est largement dominant encore aujourd’hui. Il se veut être un espace de résistance globale à un ordre qui lui-même se veut être global. Le FSM se veut porteur d’alternatives.

En 12 ans, le Forum a-t-il changé ?

Il y a des constante. Depuis 2001, les politiques néolibérales, inspirées, entre autres, par la Banque Mondiales, etc. que ce soit les accords de libre-échange, les militarisations, ou les guerres qui ont été menées depuis, particulièrement par les Etats-Unis, ont été contrés par les parties prenantes au Forum Social Mondial. Ces mouvements sociaux, comme le Rio+20, luttent également pour la sauvegarde de la planète et au nom de la justice environnementale et se battent pour la préservation de la planète, de la biodiversité, etc.
Le Forum Social Mondial est le réceptacle des luttes, des résistances, des alternatives qui se dégagent dans le monde à une occasion ou à une autre depuis 2001. Le Forum évolue en fonction des luttes qui sont menées par les parties prenantes au FSM.

Le FSM a-t-il aussi pour but de réveiller la conscience des peuples ?

Bien sûr ! Le but, peut-être, ultime, c’est de renforcer la conscience auprès des peuples que, premièrement, leur destinée leur appartient, et, que, deuxièmement, il existe toujours des alternatives aux politiques qu’on leur propose et qu’on leur impose. Et, par ailleurs, leurs ressources leur appartiennent même si on essaye de les en priver. Ce sont, vraiment, des constantes du Forum. Et, à l’intérieur du FSM, vous allez trouver énormément de mouvements, d’organisations qui luttent par rapport à un aspect ou à un autre de toutes ces questions là.

A qui est ouvert le Forum ?

Le Forum est ouvert à toutes les associations, à tous les mouvements sociaux, à tous les citoyens qui adhèrent à la charte des principes, appelée Charte de Porto-Alegre [Brésil] parce qu’elle y a été rédigée et adoptée. Cette Charte comporte des principes assez peu nombreux mais importants à respecter si l’on veut faire partie de la dynamique des Forums.

La première règle est d’être contre le modèle libéral dominant. Ensuite, croire au principe d’égalité entre les races, les sexes, les cultures, etc. Il ne doit pas avoir de ségrégation. Les hommes naissent égaux et vivent égaux. Deuxièmement, il y a le principe de diversité : croire que le monde est divers. C’est un principe de la vie qui devrait organiser des sociétés humaines. C’est reconnaître la diversité comme un principe social et vital.
Le troisième principe est celui de la non violence. On peut changer la réalité politique et sociale sans recourir à la violence, que se soit la violence domestique, dans la société, ou politique.

Adhérer à la Charte de Porto-Alegre est une condition pour faire partie de la dynamique des Forums. Les partis politiques ne peuvent pas faire partie du FSM en tant que tel. Les citoyens dans leur diversité politique, y ont accès.

A propos de violence, il y a une certaine instabilité sécuritaire chez nous, est-il raisonnable de maintenir le Forum ?

La situation sécuritaire en Tunisie est tout à fait compatible et adéquate pour tenir un Forum Social Mondial, parce que la violence qui pourrait exister en Tunisie et une violence liée à des situations politiques, à certains phénomènes ponctuels ou à des événements précis. C’est une violence circonscrite. Elle n’est pas de nature à menacer le FSM, d’autant plus que ce dernier s’est tenu dans des pays beaucoup plus instables comme le FSM de Nairobi alors que le Kenya était en proie à des événements politiques avec plusieurs centaines de morts, etc. Et cela n’a pas empêché le Forum de se tenir.

Pourquoi le choix de la Tunisie ?
L’Afrique, en général, a toujours été considérée comme le continent qui subit le plus les dommages des politiques néolibérales. De ce fait, le conseil international a toujours montré une compréhension et toujours accepté qu’il y ait plusieurs Forums sur le continent, parce que le continent en a besoin tout simplement. D’autre part et jusqu’ici, le Forum a eu lieu dans des pays d’Afrique subsaharienne.  Etant donné que la Tunisie a connu une révolution, il était important que cette édition se tienne dans un pays d’Afrique du Nord. Bien que ce soit le quatrième Forum en Afrique, c’est le premier dans le Monde arabe.

Dans quel lieu se tiendra le Forum ?

 Il aura lieu au campus universitaire d’El Manar, parce que c’est quasiment le seul lieu qui offre des infrastructures suffisantes pour pouvoir tenir un Forum de cette dimension, dans la mesure où l’on s’attend à une participation de 50 mille à 70 mille personnes ; une grande partie de nationaux, mais de l’ordre de 25 à 30 mille de participants étrangers, qui devraient venir, par ordre d’importance, d’Europe, du Monde arabe, d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Asie.
Jusqu’à présent, il y a trois mille organisations qui se sont enregistrées et il y a près de 1500 activités. La plupart sont des organisations impliquées dans des mouvements sociaux de toute nature, de revendications de droits sociaux, mais aussi de diversités culturelles. Il y aura, également, des mouvements environnementaux, ceux qui luttent pour l’égalité homme/femme, pour des questions économiques, par exemple contre les accords de libre-échange, contre les politiques d’endettement, pour qu’il y ait un ensemble de justice sociale.

Quel sera le programme ?
Il y aura un programme en plusieurs dimensions. Un programme organisera les activités (ateliers, assemblées, séminaires, conférences, etc.). Il y aura un programme culturel avec de la musique, y compris alternative, des rappeurs, des tagueurs, du cinéma, de la danse, du théâtre, etc. Tout cela dépendra de ceux qui souhaitent proposer une activité dans le domaine. Pour le cinéma, on pourrait faire un festival de cinéma altermondialiste qui permettrait de diffuser et de créer des débats autour de films qui sont reconnus pour défendre les droits des gens, et des films qui ont été faits sur les révolutions. Ce que l’on voudrait c’est que le festival se déploie sur toute l’étendue de la ville de Tunis, y compris ses quartiers populaires.

Le FSM est-il limité à la capitale ?

Non, pendant sa tenue, il y aura des activités qui se dérouleront dans certaines villes. Il y aura plein d’activités. D’autre part, il y a des activités organisées dans le Forum et qui seront retransmises par Internet à des régions. Et il y aura des échanges entre le Forum et le reste du pays. Parmi les activités de préparation, l’essentiel a eu lieu à l’intérieur du pays.

Pour le fonctionnement du Forum Social Mondial, il faut un budget. Quel est-il et quelle est sa source ?

Le budget global du Forum est de l’ordre de 2,4 milliards de millimes, fourni pour l’essentiel par des organisations de la société civile qui ont dans leur programme d’appuyer les mouvements sociaux et qui acceptent l’indépendance de l’organisation du Forum.

Il faut savoir que le budget est destiné à préparer l’espace du Forum et à organiser les activités de préparation, de communication, d’interprétariat, et à financer les équipements nécessaires, ainsi qu’un fonds de solidarité qui sera utilisé pour les organisations qui ne peuvent pas payer leurs billets, en particulier du Monde arabe et de l’Afrique. L’essentiel des dépenses sera pris en charge par les participants eux-mêmes : billets, séjour, besoins pour leur activité, etc.

Qu’attendent les organisateurs de ce Forum de Tunis ?
Participer à entretenir une conscience positive qui croit en la possibilité de changement, qui enracine l’idée auprès des peuples qu’un autre avenir est possible, et que leur destinée devrait leur appartenir. Une conscience que le monde nous appartient, que nous constituons l’écrasante majorité, que la manière de gérer le monde doit nous revenir. Un monde sans solidarité n’est pas un monde vivable. Un monde fonctionnant sur un mode capitaliste n’est pas un monde tenable. Un monde qui ne donne pas les moyens de préserver la planète n’est pas un monde vivable…
Il faut entretenir cette flamme d’un autre monde possible.


Entretien mené par Charm Ata

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