Mahmoud Ben Romdhane, éminent économiste et ancien ministre : Nous avons envisagé tous les scénarios et toutes les solutions pour les Caisses sociales. Tout est prêt.

Mahmoud Ben Romdhane, éminent économiste et ancien ministre :  Nous avons envisagé tous les scénarios et toutes les solutions pour les Caisses sociales. Tout est prêt.

 

Au vu des difficultés économiques traversées par la Tunisie, nous avons contacté Mahmoud Ben Romdhane pour faire le point sur l’état des lieux, diagnostic et propositions.

Mahmoud Ben Romdhane, ancien ministre du Transport puis des Affaires sociales au sein de l’équipe ministérielle d’Habib Essid, est avant tout un éminent économiste et universitaire respecté.

Economiste de formation, il a eu sa licence, sa maîtrise et son DESS à Paris alors qu’il a reçu son doctorat et son agrégation à Tunis. Il a, également une licence en sociologie. Il a enseigné l’économie pendant 22 ans et devenu, par la suite, consultant.

Autre point, M. Ben Romdhane est l’un des membres fondateurs d’Amnesty International en Tunisie et président mondial de cette même organisation internationale.

Interview…

 

Espacemanager : Pour commencer, quel est votre diagnostic de la situation économique prévalant en Tunisie ?

Mahmoud Ben Romdhane : La Tunisie traverse une crise économique dramatique, la plus grave de son histoire depuis l’indépendance. Nous vivons notre septième année de très faible croissance, 4 à 5 fois inférieure à notre moyenne historique, et les prévisions pour les deux prochaines années n’augurent pas d’un retour à notre rythme de croissance historique.

Pour faire face à la pression sociale, nous avons recruté dans l’Administration et les entreprises publiques par dizaines de milliers chaque année et procédé à des augmentations salariales sans précédent. Notre dette publique a doublé en six ans ; nous n’avons jamais été autant endettés et nos entreprises publiques, au lieu de générer des profits et de contribuer au financement de notre budget, dégagent des pertes considérables. Les plus importantes d’entre elles sont au bord de l’effondrement.

Le système de sécurité sociale, qui a constitué l’un de nos motifs de fierté, est périmé, caduc, sous l’effet des grandes mutations démographiques et épidémiologiques que notre pays connaît. Au cours des années 1990, nous avions 10 actifs occupés par retraité ; aujourd’hui on est proche de 2 actifs par retraité ; et les maladies sont devenues des maladies chroniques, dont le traitement est très coûteux et s’étend tout au long de la vie ; une vie qui s’est considérablement allongée. Nous avons sans cesse reporté les réformes qui s’imposaient et, de ce fait, les caisses de sécurité sociale sont entrées, depuis plusieurs années, dans une période de déficits structurels croissants à un rythme exponentiel. Elles ont recouru à leurs réserves ; celles-ci sont épuisées depuis plusieurs mois.

Le secteur privé, pour sa part, est en panne. Il ne crée plus d’emplois depuis la Révolution. Pour être plus précis, les emplois qu’il crée remplacent à peine les emplois qu’il détruit. Connaissez-vous des créations de nouvelles entreprises de grande taille depuis 2011 ?

L’investissement est en berne ; jamais nous ne sommes descendus aussi bas : un taux d’investissement inférieur à 20 % au cours de ces dernières années alors que les autres pays à niveau de développement intermédiaire enregistrent des taux de 30, voire 35 %.

Ce qui est bien plus grave, c’est le rang de la Tunisie dans le monde, sa crédibilité, sa compétitivité. Une petite économie ouverte comme la nôtre ne peut le souffrir longtemps. Notre part dans les exportations mondiales est en train de reculer à vive allure; notre classement au niveau de la compétitivité globale a régressé, faisant passer notre pays de la 32e place à la 95e. Depuis 2011, notre déficit courant dépasse systématiquement 8 % de notre PIB. C’est insoutenable. Notre notation souveraine a reculé à plusieurs reprises, nous faisant passer du grade Investissement (pays sûr) au grade spéculatif de pays risqué, voire très risqué. Depuis le quatrième trimestre 2016, les institutions financières multilatérales ont cessé de nous accorder des prêts. Et il en sera ainsi jusqu’à ce que nous ayons indiqué comment nous allons redresser nos comptes publics à court et moyen termes et les réformes que nous allons engager à cet effet. Le temps est court ; le prêt que nous venons d’obtenir du marché financier international ne pourra financer l’ensemble des engagements de l’Etat au-delà du premier semestre 2017.

 

- Avez-vu une vision concrète pour sortir de la crise ?  Et le pays a-t-il les moyens de s’en sortir ?

Le pays est obligé de s’en sortir. La question est le comment ? Il y a deux manières de s’en sortir : soit « par le bas », c’est-à-dire dans la désorganisation et la douleur, soit « par le haut », c’est-à-dire de manière organisée, planifiée, avec la participation des acteurs sociaux et politiques, en se dotant d’une vision à moyen/long terme et en inscrivant cette « sortie » et les concessions, voire les sacrifices qu’elle exigera, dans le cadre de la reconstruction de notre pays.

Mon choix est clair : je choisis la deuxième option.

La vision concrète pour sortir de la crise, je l’ai présentée lors de ma dernière conférence. J’en ai présenté le cadre, les orientations et les lignes directrices ainsi que les réformes qui doivent les accompagner. Je ne pense pas qu’il soit judicieux d’aller plus loin et de descendre à un niveau plus détaillé parce qu’il faut, non pas cadenasser les choix, mais les laisser émerger à partir du dialogue. En tout état de cause, pour ce qui concerne la protection sociale, tous les scénarios ont été étudiés à court, moyen et long termes. C’est aux partenaires sociaux, sous la houlette de l’Etat, de choisir la voie.

 

3 – Considérez-vous, comme le disent de nombreux observateurs, que les tiraillements politiques sont pour beaucoup dans cette crise ?

Ce dont nous parlons – la situation économique de la Tunisie – ne fait l’objet, ni de tiraillements, ni même de débats. C’est un non-sujet. La « classe politique » est ailleurs. Et les médias aussi.

 

4 – Ayant été pendant plusieurs mois à la tête du ministère des Affaires sociales, pourriez-vous dresser un état des lieux au sein des caisses sociales et avancer des propositions pour sortir de la crise ?

Oui, comme je viens de vous le dire, nous avons dressé un diagnostic très précis de chacune des caisses et nous avons envisagé tous les scénarios et toutes les solutions à court, moyen et long terme. J’ai fait participer le Bureau International du Travail à ce travail. Tout est prêt.

 

5 – Est-il vrai que l’Etat tunisien et les Caisses sociales puissent se trouver, un prochain jour, dans l’incapacité de pays les salariés et les retraités ?

Comme je viens de vous le dire aussi, les caisses ont épuisé leurs réserves et sont confrontées à des déficits structurels exponentiels. La CNRPS et la CNSS ne peuvent verser les pensions aux retraités qu’en utilisant les cotisations qu’elles perçoivent en tant qu’intermédiaires au profit de  la CNAM. Sans cette ponction, la CNRPS ne pourrait verser que 80 % des pensions et la CNSS 60 %.  La CNAM est une victime collatérale car elle est la seule caisse à dégager des excédents financiers. La conséquence de cela est qu’elle ne peut plus faire face à ses engagements, en temps voulu, vis-à-vis de ses assurés sociaux et de ses fournisseurs et prestataires de services (les hôpitaux, les cliniques, les pharmacies, …). Il y a urgence : les réformes doivent être engagées immédiatement pour éviter le scénario que vous venez d’évoquer.

 

Entretien conduit par

Noureddine HLAOUI

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