Youssef Chahed au "Monde": "Nous devons inventer de nouvelles relations entre la Tunisie et la France"

Youssef Chahed au "Monde": "Nous devons inventer de nouvelles relations entre la Tunisie et la France"
 
 
A la veille de sa visite à Paris mercredi 9 et jeudi 10 novembre, le chef du gouvernement Youssef Chahed a accordé une interview au Monde. Il appelle la France et les Européens à se mobiliser en faveur de l’« exception » tunisienne.Nous reproduisons ici l'interview !
 
Septième premier ministre tunisien depuis la révolution de 2011, Youssef Chahed, 41 ans, a été investi fin août par l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) de Tunis. Il effectue mercredi 9 et jeudi 10 novembre sa première visite à Paris où il va tenter de susciter des soutiens à un moment critique où la Tunisie affronte de délicats défis économiques et sociaux.
 
Qu’attendez-vous de la France dans le contexte d’une transition économique très douloureuse en Tunisie ?
 
C’est une visite hautement stratégique. Cinq ans après la révolution, nous sommes en passe de réussir la transition démocratique. Nous sommes une démocratie naissante qui se fortifie tous les jours, avec institutions élues, libertés de la presse, de parole. Mais le coût de cette transition est élevé et c’est normal. Après la révolution, nous avons fait face à des revendications sociales intenses. L’Etat a dû beaucoup dépenser, il a recruté, il a augmenté les salaires. Et cela a impacté les déficits publics. Aujourd’hui, le défi est économique. Il faut que nous réussissions à remettre de la croissance, à faire du développement inclusif dans les régions intérieures, d’où est partie la révolution. Et nous pensons que notre partenaire, la France, a un rôle important à jouer.
 
Vous estimez que le soutien de la France est insuffisant ?
 
Nous devons inventer de nouvelles relations entre la Tunisie et la France. Aujourd’hui, la Tunisie est une vraie démocratie. En conséquence, je pense que l’engagement politique de la France sur la Tunisie doit se hisser à un autre niveau. Nous sommes l’exception des « printemps arabes ». Nos partenaires doivent se mobiliser sur la Tunisie, s’engager en faveur de cette démocratie. Parce que sa réussite dépasse la Tunisie. Nous sommes dans un endroit stratégique du globe. L’enjeu, c’est la réussite d’une transition vers un modèle nouveau. La Tunisie défend les mêmes valeurs universelles de démocratie et de droits de l’homme sur lesquelles l’Europe est bâtie. De ce point de vue, nous devons être un partenaire stratégique avec un engagement fort de la communauté internationale. La Tunisie est une expérience unique.
 
La Tunisie est secouée par un vif débat budgétaire. Vous avez promis la rigueur aux Tunisiens, et l’austérité plus tard si la situation ne se redresse pas. La controverse se focalise notamment sur votre décision de reporter les augmentations de salaires dans la fonction publique. Pour l’instant, c’est l’impasse avec le syndicat UGTT mais aussi avec les professions libérales qui refusent d’être taxées. Comment en sortir ?
 
Aucun gouvernement ne peut souhaiter, deux mois après son investiture, proposer le report d’augmentations salariales ou imposer de nouvelles taxes. Notre gouvernement a été courageux. Nous sommes un gouvernement d’union nationale mis en place pour lancer des réformes, certes douloureuses. Dans mon discours d’investiture au Parlement fin août, j’ai été franc avec les Tunisiens. Je leur ai expliqué que nous avons aujourd’hui des comptes publics en difficulté, une situation économique difficile, et que cela implique de se serrer un peu la ceinture. Il faut que tout le monde participe à ces sacrifices pour sauver les finances publiques. Bien sûr, ces sacrifices sont difficiles à admettre. Mais la Tunisie aujourd’hui est une terre de dialogue, de consensus. Nous sommes sortis de situations beaucoup plus complexes auparavant grâce au dialogue. Il faut que les gens comprennent l’état économique et social du pays.
 
A entendre certains de vos critiques, la Tunisie a été placée sous l’influence du Fonds monétaire international (FMI) qui a octroyé au printemps 2,9 milliards de dollars (2,6 milliards d’euros) de prêts. Est-ce le FMI qui dicte votre politique économique ?
 
Non. Ce que prévoit la loi de finances 2017, c’est une gestion, comme vous dites en France, de bon père de famille. Quand la masse salariale dans la fonction publique a atteint un niveau élevé par rapport aux recettes de l’Etat, on n’a pas besoin du FMI pour nous le dire. Nous sommes capables de régler cela en interne. Les déficits publics ont explosé depuis la révolution. Ce que l’on dit, c’est qu’à un moment, il faut s’arrêter, il faut une pause pour faire souffler un peu les équilibres publics. C’est ce que nous demandons à la communauté internationale de prendre en considération. Car tout cela est dû à une révolution qui s’est produite en Tunisie. Nous demandons un engagement fort de la communauté internationale auprès de la Tunisie pour permettre la réussite de notre transition.
 
Les Tunisiens se plaignent de l’expansion de la corruption. Comment comptez-vous l’enrayer ?
 
La lutte contre la corruption fait partie des priorités de mon gouvernement. J’y consacre personnellement tous les jours au moins deux heures de mon temps. Ce n’est pas facile car nous souffrons en Tunisie de l’économie informelle, notamment dans le Sud avec une frontière libyenne qui fait vivre beaucoup de gens. C’est complexe à un moment où l’économie tunisienne fait elle-même face à des difficultés. Mais nous sommes très motivés. On travaille à identifier et à démanteler les réseaux mafieux. Et il y aura des têtes derrière qui vont naturellement tomber.
 
La lutte antiterroriste fait aussi partie de vos priorités. La coopération sécuritaire s’est renforcée, notamment avec les Américains. Mais cela ne vous crée-t-il pas en retour des obligations ? Selon un récent article du « Washington Post », des drones américains décolleraient de Tunisie vers la Libye pour y mener des actions d’espionnage, notamment au-dessus du bastion de l’organisation Etat islamique (EI) à Syrte. Est-ce exact ?
 
La réponse est non. La coopération sécuritaire entre la Tunisie et les Etats-Unis est très élevée. Avec les Européens, les Etats-Unis sont le pays qui a le plus aidé la Tunisie en matière sécuritaire ces dernières années. Nous sommes satisfaits du niveau de la coopération militaire avec les Américains, même si ce sujet peut susciter de la polémique en Tunisie. Nous ambitionnons d’avoir bien plus de coopération tant que c’est fait pour protéger notre territoire. Nous sommes en train de mettre en place un système de sécurisation de nos frontières. Dans ce cadre, nous nous dotons d’équipements, d’infrastructures, de technologies modernes en collaboration avec nos amis européens et américains. Mais il n’y a pas de drones qui décolleraient de chez nous vers la Libye.(Le Monde)
 

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