Abdelaziz Belkhodja: La solution pour sortir la Tunisie de ses crises

Abdelaziz Belkhodja: La solution pour sortir la Tunisie de ses crises

Face à la cacophonie politique et à la situation économique désastreuse du pays, nous avons tenté de prendre du recul par rapport à l'actualité brulante pour tenter de mieux saisir, avec l'auteur Abdelaziz Belkhodja, les enjeux et les possibilités qui s'offrent à la Tunisie de résoudre ses crises.

Vous êtes connu pour vos critiques, mais la critique est facile, voyez-vous des solutions pour sortir le pays de ses différentes crises?

Si je suis critique, c'est parce que les solutions existent. Quand il n'y a pas de solutions, la critique est bornée, sinon ridicule.

Alors quelle est la solution pour sortir le pays de ses terribles crises?

Tous les experts le disent : si la Tunisie veut se relever, elle a besoin d'appliquer des réformes importantes et de prendre des mesures radicales contre des situations insensées comme le sureffectif administratif, la gestion catastrophique des entreprises et des finances publiques, l'abandon de la souveraineté monétaire de la BCT et surtout, la soumission aux dictats étranger que l'endettement inconsidéré est en train de renforcer.  Ces réformes entraînent la nécessité d'une rigueur économique, or c'est ce qui fait fuir les décideurs.

Vous voulez dire que le gouvernement a la solution, mais qu'il refuse de l'appliquer? Pourquoi?

Parce qu'il est entré dans la logique électorale dont les enjeux – législatif et présidentiel –  sont majeurs. Or, logique électorale et rigueur économique ne vont pas ensemble. L'application des mesures nécessaires sera fortement impopulaire, ce qui contrecarre les objectifs électoraux d'un gouvernement qui cherche surtout à plaire.

Mais, même s'il le voulait, le gouvernement pourrait-il appliquer les réformes nécessaires alors que l'UGTT et plusieurs autres partenaires politiques et sociaux veulent sa peau?

Pour sortir de l'impasse politique et réussir à appliquer les réformes nécessaires pour sortir la Tunisie de la zone rouge, il faut que toutes les forces politiques soient d'accord avec les réformes à appliquer. Cette solution a été mise en place par l'accord "Carthage 2" qui imposait une feuille de route signée par tous les partenaires politiques et sociaux.

Mais pourquoi cette "solution idéale" comme vous semblez le penser, n'a pas réussi?

Essentiellement parce que Youssef Chahed refuse cet "Accord de Carthage 2" qui lui impose de ne pas se présenter aux futures élections. Quant à Ennahdha, elle s'est juste greffée sur le refus de Youssef Chahed pour obtenir des concessions de sa part. Essentiellement des concessions stratégiques relatives à la Sureté Nationale qui depuis 2015 était arrivée à se libérer de son emprise.

Mais est-ce logique de refuser à Youssef Chahed de se présenter aux futures élections?

Si tous les partenaires politiques et sociaux acceptent de taire leurs revendications pour sauver le pays, ce n'est pas pour que ça profite à Youssef Chahed. Il s'agit ici d'un programme "prêt à porter" pour sauver le pays, pourquoi ce sauvetage doit-il profiter à un gouvernement dont l'unique mission aurait été d'appliquer un plan dont il n'est même pas l'initiateur? Cette condition est nécessaire, on ne voit pas pourquoi l'UGTT, l'UTICA et tous les partis politiques signataires feraient un pareil cadeau à un gouvernement qui n'a guère brillé par ses idées ni par sa gestion de l'État, ni même par sa sympathie.

Donc, il faut séparer la campagne électorale de la gestion du pays?

Absolument, c'est le seul moyen de sauver le pays. L'application de l'"Accord Carthage 2" aurait séparé la gestion de l'Etat de la sordide politique politicienne qui est à l'origine de la faillite de l'économie nationale et de la crise de confiance qui a conduit à l'effritement du paysage politique. "Carthage 2" aurait même contribué à assainir et solidifier le paysage politique autour de programmes destinés aux élections de 2019.

Mais Youssef Chahed est capable de démissionner et de fonder un mouvement politique.

Apparement non. Il pense que sa seule chance de survie politique est de profiter de son pouvoir actuel pour faire toutes les concessions nécessaires pour s'imposer en 2019. C'est son principal objectif, et pour l'atteindre, il continue d'endetter le pays, de placer des gens dans les postes clé, au mépris des compétences nécessaires, et de s'arroger la bienveillance des médias et des groupes de pressions étrangers. Mais Youssef Chahed n'est pas le seul à avoir paralysé "L'Accord de Carthage 2", le cabinet présidentiel aurait pu présenter, pour donner plus de chance à Carthage 2, des noms de personnalités aptes à réunir autour d'elles une équipe gouvernementale capable d'appliquer les réformes nécessaires. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Les tractations sont elles toujours en cours? On reconnaît ici l'amateurisme politique qui a tant grevé la Présidence de la République qui n'arrive pas à développer ses idées force. On assiste par ailleurs au même symptôme concernant le formidable travail de la Colibe qui n'est pas soutenu par son initiateur.

Et Ennahdha dans tout ça?

Je ne suis pas de l'avis de ceux qui accusent Ennahdha d'un complot permanent. Le problème est celui des forces progressistes de ce pays qui n'arrivent pas à s'entendre à cause, principalement, de l'autisme et des égos. Les progressistes tunisiens ont de nombreuses solutions à tous les maux qui grèvent le pays, mais les idées, les projets, les visions même, sont superbement ignorés. Et dans cette confusion, Ennahdha se meut avec aisance. Il serait stupide et lâche de lui en vouloir à cause de nos propres manquements.

Comment tout cela va-t-il évoluer?

Si le paysage politique tunisien va rester l'otage des compromissions actuelles, le pays va continuer à dépérir et ce sont les rouages fondamentaux de l'État et de l'économie qui vont continuer à en souffrir, jetant le pays dans l'inconnu et l'aventurisme. Ce qui n'aboutira à aucun développement politique ni économique et qui entraînera, d'ici octobre 2019 un renforcement de l'effritement du paysage politique, de la montée des extrêmes et surtout, de l'intensification de l'ingérence étrangère aujourd'hui déjà trop active dans la société et au sein même de l'État comme viennent de le prouver plusieurs affaires.
Dans la situation catastrophique dans laquelle se trouve le pays, il n'y a aucune autre solution que d'imposer les réformes nécessaires, en accord avec tous les partenaires politiques et sociaux, pour arriver intact jusqu'aux élections de 2019. C'est la raison d'être de "Carthage 2".

Mais vous étiez pourtant parmi les premiers soutiens de Youssef Chahed?

Oui, c'est vrai, mais je pensais alors qu'il allait prendre les mesures nécessaires pour sortir la Tunisie de ses crises, or  il a fini par céder à la tentation du pouvoir et à travailler pour sa carrière en mettant complètement de côté l'intérêt du pays.

Nous venons d'apprendre qu'une attaque terroriste vient d'avoir lieu au Nord ouest du pays, on dénombre 8 victimes, des Gardes Nationaux. Votre réaction?

C'est révoltant surtout qu'il était évident qu'il allait y avoir un acte terroriste. Comme tout le monde le sait, la Garde Nationale vient d'être désorganisée pourtant le fléau terroriste avait été maîtrisé depuis la victoire de Bengardenne en mars 2016.

Interview réalisée par Cheker Berhima 

Commentaires

  • Soumis par Bechir Toukabri le 10 Juillet, 2018 - 14:46
    1) Analyse contradictoire, qui vacille entre une vue superficielles des luttes politiques et les réalités tangibles qui sont les seules à déterminer l'évolution des luttes sociales. 2) Il est illusoire de compter sur la classe politique actuelle pour faire sortir le pays de la crise générale.
  • Soumis par Othman Rassaa le 9 Juillet, 2018 - 01:27
    Dés son installation, Youssef Chahed n'a jamais bénéficié d'un large soutien politique qui lui permet d'aller jusqu'au bout de ses réformes. L'UGTT signataire du protocole de Carthage refuse toute réforme de fonds que ce soit pour la caisses de retraites, entreprises publiques, ou bien suppression partielle de la caisse de compensation. Mieux encore, elle ne cesse d'exiger des augmentations salariales bien que les caisse de l'état soient vides. D'autre part les principaux partis pensent plus à leurs intérêts à leur positionnement qu'à l'intérêt du pays d'ou un autre source de blocage pour tout réforme. Ainsi dans le paysage politique et social actuel quel que soit la personne à la tête du gouvernement est condamnée à un échec si elle ne bénéficie pas d'une réelle majorité qui redonne au gouvernement tous les moyens pour entreprendre les actions et réformes nécessaires. Je termine pour dire que ni ce gouvernement ni ceux qui l'ont précédé n'ont été suffisamment fort et courageux pour appliquer et faire appliquer les lois.

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