Lettre ouverte à Habib Kazdaghli : « Non à la LICRA Tunisie ! Soutien à TACBI-BDS ! »

Lettre ouverte à Habib Kazdaghli : « Non à la LICRA Tunisie ! Soutien à TACBI-BDS ! »

Dans le cadre des rebondissements de l’affaire de la LICRA, nous venons de recevoir cette lettre ouverte adressée à  par  Ahmed Abbes (Directeur de recherche au CNRS et à l'IHES à Paris-
Coordinateur de la Campagne Tunisienne pour le Boycott Académique et Culturel d'Israël (TACBI)-Secrétaire de l’Association Française des Universitaires pour le Respect du Droit International en Palestine (AURDIP), à l’ancien Doyen de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Manouba, Habib Kazdaghli.

Voici son contenu intégral :

Cher Professeur Habib Kazdaghli,

« Lors d’une émission radio sur Jawhara FM, vous avez déclaré avoir été victime d’ « une campagne de diffamation orchestrée à votre encontre », en suggérant un « lien entre ce genre d’agissements et [vos] recherches d’études portant sur les minorités, notamment les juifs en Tunisie ».

La Campagne Tunisienne pour le Boycott Académique et Culturel d'Israël (TACBI) a en effet fortement condamné le lancement d'une branche tunisienne de la Ligue Internationale Contre le Racisme et l'Antisémitisme (LICRA), une organisation française connue pour son soutien inconditionnel à l’État d’Israël, sous couvert de lutte contre l'antisémitisme.

Or, vous avez affirmé que « contrairement aux informations relayées par les médias, cette association adopte des principes en phase avec l’intérêt du pays ». Vous précisez que « vous avez été invité à la conférence de presse inaugurale en tant qu’universitaire pour donner une conférence portant sur l’Histoire », et que plusieurs personnes « sont en train de jouer à fond la carte de la confusion et s’amusent à embrouiller un peu plus les esprits ». Vous ajoutez cependant que « vous êtes contre la normalisation avec le sionisme ».

En tant que membre actif au sein du mouvement BDS en France, je ne partage pas votre opinion au sujet de la LICRA. Je peux en effet témoigner de la virulence des attaques de cette organisation sioniste contre des citoyens et citoyennes, des personnalités et même des municipalités qui soutiennent le peuple palestinien. Ainsi, la LICRA n’a pas hésité à poursuivre en justice un maire qui avait décidé, en signe de solidarité avec le peuple palestinien, de faire de Marwan Barghouti un citoyen d’honneur de sa ville. De même, la LICRA n’a eu de cesse de poursuivre en justice les citoyennes et citoyens qui promeuvent le boycott des produits estampillés israéliens dont certains proviennent en réalité de colonies implantées illégalement sur le territoire palestinien.

Or la LICRA Tunisie, ne serait-ce que par le nom qu’elle s’est choisi, s’inscrit clairement dans le sillon de son homologue française. Par ailleurs, il y a des informations explicites affirmant les liens de filiation qui existent entre la LICRA Tunisie et la LICRA France dans un article publié sur le site de cette dernière. Ce texte a été effacé depuis mais n'a jamais été démenti. Il est toujours visible sur la page cache du moteur de recherche Google et a été sauvegardé par TACBI sur web.archive. Il indique ainsi la date de la conférence de presse inaugurale de la branche tunisienne (le samedi 10 novembre), la date d'enregistrement au journal officiel tunisien (le 22 janvier 2018), mais aussi la composition de son bureau et une liste de ses objectifs, ce qui, vous en conviendrez, serait pour le moins étrange s’il n’existait aucun lien entre ces deux associations.

Personne ne conteste le fait que la LICRA Tunisie est une association tunisienne, mais vous ne pouvez pas nier le fait qu'elle a signé une convention officielle avec la LICRA France. En effet, d'autres membres du bureau de la LICRA Tunisie, qui viennent de démissionner, le reconnaissent même s’ils refusent de rendre publique cette convention.

La LICRA France vous a présenté comme le Président d’honneur et responsable de la commission « Histoire et Mémoire » de la LICRA Tunisie : s’il s’agit effectivement d’une « pure diffamation orchestrée à votre encontre » comme vous semblez l’affirmer, pourquoi ne pas porter plainte contre la LICRA France ? Cela clarifierait définitivement votre position.

Par ailleurs, dans un article plus ancien publié sur le blog de la LICRA France, effacé depuis mais sauvegardé par TACBI sur web.archive, on apprend que la LICRA Tunisie a été conviée le 17 mai 2018 au Parlement tunisien pour y défendre les thèmes favoris de la LICRA France, à savoir :

(i) criminaliser toute forme de soutien à la cause palestinienne sous prétexte de combattre l’antisémitisme; 

 

(ii) faire changer les manuels scolaires, et en particulier s'attaquer aux manuels d'histoire pour effacer toute trace de la « Nakba » qu'a été la création d'Israël pour les Palestiniens.

Pour comprendre la perversité de ce lobbying sur la question des manuels scolaires, l'historien des minorités que vous êtes gagnerait à consulter les Actes du colloque portant sur la présentation du conflit israélo-palestinien dans les manuels scolaires français, qui s’est tenu en septembre 2013 au Sénat à Paris. Pour ne citer qu'un seul exemple, dans le cadre d’un chapitre consacré à « l’ONU et la question de la Palestine », un manuel français Hachette de 1ère définissait ainsi l’expression « Nakba » : « (de l’arabe catastrophe) expulsion de populations palestiniennes pendant la guerre israélo-arabe de 1948 ». Or, sous la pression d’associations sionistes, l’éditeur a préféré omettre ce passage, puisque selon Jean-Marc Moskowicz, président de l’association Europe-Israël « Ce sont les armées arabes qui ont appelé les Arabes de Palestine à s’enfuir. Tous ceux qui ont voulu revenir après la guerre ont pu le faire (…) Israël n’a expulsé personne ». Cette ingérence dans la rédaction des manuels avait suscité des réactions proportionnelles à l’énormité de ce mensonge...

Ainsi, si nous voyons clairement en quoi la LICRA Tunisie servirait les intérêts d’Israël, nous avons du mal à comprendre comment cet objectif « pourrait être en phase avec l’intérêt » de la Tunisie. Sans même mentionner l’intérêt de la Palestine...

En réalité, la LICRA pervertit les principes qu'elle prétend défendre dans le but exclusif de défendre les intérêts d’Israël. Ainsi, selon la LICRA, si vous vous opposez au sionisme, si vous défendez les droits des Palestiniens, vous êtes antisémite. Cet amalgame entre juifs et sionistes est extrêmement dangereux en ce qu’il fait le jeu de l’antisémitisme.

Voici une  illustration actuelle de cette perversion. La LICRA, avec l’aide d'autres organisations sionistes, essaie de promouvoir auprès des institutions européennes « la définition pratique de l’antisémitisme proposée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste » (IHRA). Le document de l’IHRA, qui a été l’objet de nombreuses critiques, est composé d’une définition de l’antisémitisme en 40 mots et d’une liste d’exemples de ce qui, selon ses auteurs, pourrait relever de l’antisémitisme. Certains de ces exemples suggèrent que la critique de l’État d’Israël, y compris lorsqu’il mène des actions qui violent les droits fondamentaux du peuple palestinien, en promouvant par exemple la discrimination raciale, les colonies illégales ou l’annexion de territoires palestiniens occupés, serait une forme d’antisémitisme. Si elle devait être adoptée, cette définition de l’antisémitisme auquel on assimile volontairement la critique légitime de la politique israélienne, constituerait une menace réelle pour la liberté d’expression.

Ce sont ces agissements qui reviennent à « jouer la carte de la confusion et à s’amuse[r] à embrouiller un peu plus les esprits », non le fait de dénoncer l'infiltration de cette association en Tunisie !

La colonisation et l’apartheid israéliens sont des questions politiques qui n'ont rien à voir avec la religion et encore moins avec l’antisémitisme. Ainsi, de nombreux juifs soutiennent la cause palestinienne, et beaucoup d'entre eux sont antisionistes, à l’instar de nos camarades de l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP). En tant qu’historien, vous savez mieux que quiconque qu'à la fin du 19ème siècle et au tout début du 20ème siècle, une majorité de juifs orthodoxes était hostile au sionisme. Parallèlement, ces dernières années, les analyses montrent que le soutien à Israël chez les juifs américains s'est effondré, notamment chez les jeunes.

Vous voulez sûrement nous rassurer en déclarant que « vous êtes contre la normalisation avec le sionisme ». En ce cas, pourquoi ne pas répondre à l’appel des Palestiniens qui tentent de résister tant bien que mal au projet sioniste ?

Le 9 juillet 2005, la société civile palestinienne a appelé au boycott, au désinvestissement et à des sanctions contre Israël jusqu’à ce qu’il se conforme au droit international et aux principes universels des droits de l’homme. Le mouvement international BDS est né en réponse à cet appel, sur le modèle du mouvement anti-apartheid sud-africain. Ses succès spectaculaires, principalement aux Etats Unis et en Europe, lui ont valu d'être qualifié de « menace stratégique de premier ordre » pour Israël par le président israélien Reuven Rivlin.

La Campagne Palestinienne pour le  Boycott Académique et Culturel d'Israël (PACBI) a publié en 2007 une définition de la normalisation qui comprend le fait d’ « établir tout projet qui minimise ou camoufle la souffrance du peuple palestinien en tant que victime du projet colonial israélien ou tente de réécrire l'histoire du conflit afin qu'il présente le récit sioniste comme un supplément ou un parallèle au récit palestinien sur les racines du conflit et les faits de déracinement et de nettoyage ethnique».

Au sein du Comité National Palestinien de BDS, PACBI est chargée de superviser les aspects de BDS qui concernent le boycott académique et culturel. Elle s’est positionnée depuis 2004 pour le boycott des institutions israéliennes académiques et culturelles, puisque celles-ci sont directement ou indirectement complices du système israélien d’oppression qui dénie aux Palestiniens les droits fondamentaux que leur garantit le droit international, ou pose des obstacles à l’exercice de ces droits, notamment la liberté académique et le droit à l’éducation.

Ancré dans les préceptes du droit international et des droits humains universels, le mouvement BDS, PACBI compris, rejette par principe le boycott d’individus fondé sur leur identité (par exemple la nationalité, la race, le genre ou la religion) ou leurs opinions. Si toutefois un individu est un représentant de l’État d’Israël ou d’une institution israélienne complice (tels que doyen, recteur ou président) ou bien est recruté dans le but de participer aux efforts d’Israël pour redorer son image, alors ses activités sont sujettes au boycott institutionnel auquel appelle le mouvement BDS.

Je crois donc, cher Professeur Habib Kazdaghli, que pour lutter contre le sionisme, il serait plus utile de soutenir PACBI que d’adhérer à la LICRA. Cela correspond par ailleurs au souhait de la société civile tunisienne qui a manifesté son plus grand désaveu à la venue sur le territoire tunisien de cette association sioniste française. »

Ahmed Abbes
Directeur de recherche au CNRS et à l'IHES à Paris
Coordinateur de la Campagne Tunisienne pour le Boycott Académique et Culturel d'Israël (TACBI)
Secrétaire de l’Association Française des Universitaires pour le Respect du Droit International en Palestine (AURDIP)

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