Quand les scientifiques deviennent des dissidents politiques

Quand les scientifiques deviennent des dissidents politiques

La science progresse par le libre échange des idées. De nouvelles idées sont proposées et confrontées à celles qui existent déjà, et les combats se mènent avec des arguments rationnels. Les scientifiques ont tendance à considérer cette liberté comme allant de soi et l’étendent à d’autres domaines, comme la politique, où contester l‘opinion dominante est appelé dissidence et peut être beaucoup moins bienvenu.

Les scientifiques font de rudes dissidents pour les pouvoirs en place. Ils ne peuvent pas être rejetés d’emblée comme incompétents, et ils apportent à la discussion des standards professionnels qui sont difficiles à égaler. Ils ne peuvent être tranquillement mis en prison pour leur opinion, car ils appartiennent à une communauté internationale qui les soutiendra. Donc ils doivent être discrédités d’une façon ou d’une autre.

A l’époque de l’Union soviétique, l’accusation favorite était la folie. Les scientifiques dissidents, comme Alexander Esenin-Volpin et Leonid Plyushch, étaient couramment envoyés dans des hôpitaux psychiatriques. De nos jours, l’accusation privilégiée est le soutien au terrorisme. Voici trois exemples, parmi beaucoup d’autres :

Le mathématicien turc Tuna Altınel a vécu et travaillé à Lyon, en France, depuis 1995. En 2019, il a participé à une réunion publique à Lyon dont le sujet était des massacres présumés dans le sud-est de la Turquie. Le consul turc local a rapporté cette réunion aux autorités turques d’Ankara, mentionnant que Dr. Altınel avait servi d’observateur électoral. Une accusation d’appartenance à un groupe terroriste armé en a résulté.

En avril, lors d’une visite en Turquie, le passeport de Tuna Altınel a été confisqué. Puis il a été arrêté et placé en détention avant procès pendant 81 jours. Les accusations ont ensuite été réduites à celle de propagande pour un groupe terroriste. Dr. Altınel a été acquitté de cette dernière accusation en janvier 2020. Son passeport ne lui a pas été rendu et le gouvernement a récemment envoyé une lettre disant qu’il ne le sera pas : il reste donc dans l’incapacité de quitter la Turquie. Des sanctions administratives qui ne sont pas soumises à un examen public ont été largement appliquées en Turquie en réponse à l’expression politique.

La Cour européenne des droits de l’homme, avec des références aux statuts invoqués, a condamné la pratique d’« utiliser des procédures pénales, et en particulier la détention préventive, pour punir et décourager l’exercice de la liberté d’expression ».

Le cas d’Azat Miftakhov, un étudiant diplômé en mathématiques de l’Université d’Etat de Moscou est quelque peu spécial. Miftakhov n’était pas un opposant public au régime de Poutine et n’était pas encore un scientifique professionnel. Sa carrière universitaire ne faisait que commencer (avec une seule publication dans le domaine du calcul stochastique). Pour cette raison, on peut difficilement s’attendre à ce que des organisations professionnelles se mobilisent pour lui. La personne de Miftakhov est pourtant devenue une sorte d’épreuve de vérité pour la société universitaire russe, divisant les gens entre ceux qui font confiance au système et ceux qui mettent en question sa justice. Azat Miftakhov vient de Tatarstan dans la Fédération russe. Dès l’école, il a gagné des prix dans plusieurs compétitions de mathématiques et il a reçu le soutien accordé aux jeunes de talent par le ministère de l’Education et de la Science.

En tant qu’étudiant à Moscou, il a été impliqué dans le mouvement anarchiste. En juin 2018 et en janvier 2019, Azat a été harcelé sur un canal Telegram qui serait lié à des services de police russes. En février 2019, juste après son retour d’une conférence à Nizhni Novgorod où il donnait son premier exposé en anglais, Azat a été emprisonné par les autorités d’état et accusé de fabriquer des explosifs. Il a été torturé par la police. Après trois jours, Azat Miftakhov a été relâché, le tribunal n’ayant trouvé aucune preuve pour le maintenir en détention. Deux jours plus tard, le 9 février 2019, Miftakhov a été à nouveau arrêté et accusé de la destruction d’une fenêtre dans les bureaux du parti politique au pouvoir, Russie unie, un événement qui s’était passé plus d’un an auparavant.

Azat plaide non coupable. Malgré un manque évident de preuves, il a été maintenu en prison. Memorial, une organisation russe pour la défense des droits humains, reconnaît Azat Miftakhov comme prisonnier politique. Une lettre condamnant la torture utilisée contre Azat et appelant à sa libération immédiate a été signée par de nombreux scientifiques éminents de Russie et du monde entier.

Le jeudi 16 juillet 2020, l’astrophysicien palestinien Imad Barghouthi, de l’université d’Al-Quds à Jérusalem-Est, a été arrêté par les forces militaires israéliennes lors d’une halte de routine à un checkpoint militaire à la sortie d’Anata. Après plus de deux semaines sans information sur le motif de sa détention, le 2 août, Barghouthi a été accusé par un procureur militaire israélien d’« incitation et de soutien à une organisation hostile » sur la base de ses posts sur Facebook.

Après qu’un juge israélien a par deux fois accepté la requête de l’avocat de Barghouthi de le libérer sous caution, le commandant militaire de Cisjordanie a ordonné qu’il soit placé en détention administrative jusqu’au 15 novembre. La détention administrative est une mesure illégale au regard du droit international utilisée régulièrement par les forces militaires israéliennes pour maintenir les Palestiniens en prison sans charge ni procès.

Ce n’est pas la première fois que les forces militaires israéliennes arrêtent le professeur Barghouthi, l’un des scientifiques les plus éminents de Palestine. En 2014, il a été placé en détention administrative pendant deux mois, et en 2016 il a encore été détenu pendant six mois. Dans les deux cas, son arrestation a provoqué une indignation importante de la part de la communauté scientifique internationale.

Les procédures peuvent être différentes, mais le résultat est le même : par des harcèlements administratifs et judiciaires, civils ou militaires, nos collègues sont privés de leurs libertés fondamentales, en particulier de la liberté académique. C’est aux scientifiques d’alerter leurs associations professionnelles et de les mobiliser, comme ils l’ont fait au temps de l’Union soviétique, pour demander qu’Altınel, Miftakhov et Barghouthi retrouvent leur liberté et leurs droits, immédiatement et sans conditions.

Les opinions exprimées par les auteurs sont les leurs et ne représentent pas celles de leurs institutions, qui sont incluses à des fins d’identification uniquement.

Article signé par:

Ahmed Abbes
directeur de recherche au CNRS, Paris, France

Michel Broué
professeur émérite en mathématiques, Université de Paris

Chandler Davis
professeur émérite en mathématiques, Université de Toronto

Adrien Deloro
maître de conférences en mathématiques, Sorbonne Université

Ivar Ekeland
ancien président de l’université Paris-Dauphine

Michael Harris
professeur en mathématiques, Columbia University

Masha Vlasenko
chercheuse, Institut de mathématiques de l’Académie polonaise des sciences

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