Un front parlementaire contre qui et pour qui ?

Un front parlementaire contre qui et pour qui ?

 

C’est à l’image d’un paysage politique fragmenté. D’où cette recherche d’un nouveau repositionnement qui s'effectue avec la formation de nouvelles alliances qui se font et se défont au grès de humeurs des uns et des autres.  Avec pour point de mire les échéances de 2019.

L’annonce de création d’un « front parlementaire progressiste » regroupant des élus des groupes de Mashrou3 Tounes, Afek Tounes, des indépendants ainsi que certains élus du Nida Tounes, a provoqué de vives réactions de rejet de la part notamment de de Nidaa Tounes et d’Ennahdha.  Cette initiative qui comprend « une bonne dose d’hypocrisie et de mauvaise foi», selon le président du groupe démocrate, Mustapha Ben Ahmed, « cache des desseins inavoués de la part de ses initiateurs ».

C’est le député du groupe Al Horra de Mashrou3 Tounes, Sahbi Ben Fredj qui a annoncé cette initiative dans un statut sur sa page Facebook. Il a publié la déclaration et la liste des 43 députés qui, selon lui, se sont mis d’accord sur une plateforme commune qui sera débattue et adoptée lors d’une assemblée générale convoquée pour lundi 13 novembre.  Ce front « permettra d'unifier les positons et les vues sous la coupole du parlement », a-t-il estimé.   Elle « ambitionne de rétablir l'équilibre dans le paysage parlementaire ».

Ce paysage est dominé par l’alliance scellée entre le mouvement Ennahdha et Nidaa Tounes, le 6 juin 2017, laquelle souffle le chaud et le froid.  Les deux grands partis au pouvoir ont, en effet, annoncé, dans un communiqué conjoint, signé par les présidents des deux groupes en présence de Rached Ghannouchi et Hafedh Caid Essebsi, la création d’un comité de coordination. Ce comité a pour mission de « renforcer le consensus entre les députés des deux partis dans le but de préserver la stabilité dans le pays ». Une annonce qui a suscité de multiples réactions, y compris au sein des deux mouvements, allant de la surprise à l'inquiétude. Cette alliance a plombé le paysage parlementaire et fait craindre une hégémonie au sein de l’Assemblée des représentants du peuple. Même s’ils tolèrent autour d’eux, d’autres groupes qui font, de temps en temps, entendre leur différence, Ennahdha et Nidaa, tirent toujours les marrons du feu. Et c’est justement cette crainte, outre le souci d’un rééquilibrage du paysage parlementaire, qui a présidé à l’annonce de cette l’initiative.

Le niet de Nida Tounes

Le premier à avoir réagi contre cette initiative, est le directeur exécutif de Nida Tounes, Hafedh Caid Essebsi qui s’est fendu d’un communiqué virulent, publié sur sa page « Facebook », pour menacer « d’exclure du parti et de son groupe parlementaire », tout élu de Nida qui adhère à cette initiative, « en application des dispositions du règlement intérieur et par souci de préservation de l'unité du parti et de son groupe. Il a affirmé que « les positions officielles » de Nida sont publiées « dans les communiqués signés par son directeur exécutif ».

Lui emboitant le pas, Sofiane Toubal, président du groupe parlementaire de Nidaa Tounes a indiqué que cette initiative ne concerne nullement les députés de son mouvement. Elle est « l’œuvre de parties connues », faisant allusion sans les nommer au secrétaire général de Mashrou3 Tounes ; Mohsen Marzouk mais également au chef du gouvernement Youssef Chahed. Il craint la fissure de son groupe qui a déjà perdu une trentaine de membres.

Le porte-parole de Nidaa, Mongi Harbaoui n’a pas mâché ses mots en déclarant que « la formation d’un Front parlementaire centriste et progressiste est un putsch contre les choix du président de la République. Elle a pour dessein d’éparpiller les groupes parlementaires qui appuient le gouvernement d’union nationale. Il vise à saper les choix du chef de l’Etat visant à instaurer la paix sociale et à garantir la pérennité de l’Etat, à l’abri de toute crise profonde ». Les journées parlementaires de Nidaa Convoquées pour ce weekend end seront cruciales pour arrêter une position définitive et prendre les sanctions contre les députés frondeurs qui vont rejoindre cette initiative.

De son côté, le président du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi n’a pas mâché ses mots en se déclarant résolument contre cette initiative qu’il a vivement critiquée. « Ce Front ne sera d’aucune utilité pour les Tunisiens, car il vise uniquement l’exclusion d’Ennhadha », a-t-il affirmé, ajoutant que c’est une « étape dans le droit fil de la logique d’exclusion et d’éradication de notre mouvement ».

Le député Mustapha Ben Ahmed, président du groupe démocrate, connu pour son franc parler, a été plus explicite en pointant du doigt le secrétaire général de Mashrou3 Tounes, Mohsen Marzouk qui cherche à se repositionner après avoir quitté le front de salut qu’il a créé avec d’autres partis. « Certes, nous avons discuté de cette proposition avec d’autres députés de Masrou3 Tounes et d’Afek, notamment, mais nous avons exigé un préalable, l’élaboration d’une plateforme commune qui ne soit arrimée à aucun parti politique », a-t-il souligné. « Or, certains se sont précipités à l’annoncer, anticipant le murissement de l’initiative, ce qui risque de la faire étouffer dans l’œuf », a-t-il ajouté, allusion à son collègue Sahbi Ben Fredj dont il qualifie l’attitude « d’inconvenante qui menace la réussite des concertations en cours et d’avorter l’initiative ». 

S’il y a une part de vérité chez les initiateurs du front parlementaire qui veulent s’unir pour contrer la menace hégémonique d’Ennahda et de Nida, il y a, aussi, « une bonne dose d’hypocrisie », comme l’a souligné Mustapha Ben Ahmed.  Les vrais mobiles sont à chercher, selon lui, « en dehors de l’Assemblée ». « Nous ne voulons pas être instrumentalisés, ni se comporter en moutons de Panurge ».

2019 en point de mire

D’aucuns pensent que le projet viserait essentiellement à créer une fissure au sein de la coalition entre Nidaa et Ennahdha mais surtout à fragiliser davantage le groupe parlementaire dirigé par Soufien Toubal qui pourrait perdre davantage de membres. Il constituerait une sorte de ceinture autour du chef du gouvernement qui n’est pas, selon certains initiateurs du projet, suffisamment soutenu par les deux grands partis.  Sahbi Ben Fredj qui رoudrait s’assurer la paternité de l’initiative est réputé proche de Youssef Chahed. Ce que nie l’entourage du chef du gouvernement. Alors que du côté de Carthage, aucune réaction, pour le moment. Toutefois, autant les initiateurs du projet y croient, autant les opposants parmi les « nidaistes » et les « nahdhaouis », pensent qu’il connaitra le même sort que les précédentes initiatives qui ont été annoncées en grandes pompes. La dernière en date est celle du front du salut, initié notamment par trois personnalités politiques, Mohsen Marzouk, Ridha Belhaj et Slim Riahi et qui a été, justement, créé en réponse à l’alliance entre Nida et Ennahdha. Elle n’a pas tenu longtemps, après le départ de Marzouk et le gel de ses activités de Slim Riahi embourbé dans les affaires.  C’est à l’image d’un paysage politique fragmenté.  D’où cette recherche d’un nouveau repositionnement qui s'effectue avec la formation de nouvelles alliances qui se font et se défont au grès de humeurs des uns et des autres.  Avec pour point de mire les échéances de 2019.

B.O

 

Commentaires

  • Soumis par A.Klai le 11 Novembre, 2017 - 10:05
    Un bloc qui risque de redistribuer les cartes sous la coupole du Bardo et qui commence déjà à déranger. La constitution d’un front parlementaire progressiste est une mauvaise nouvelle pour certains et une bonne pour d’autres. C’est une bonne nouvelle pour tous ceux qui souhaitent casser cette alliance contre nature entre Nidaa et Ennahdha qui freine toute action. C’est une mauvaise nouvelle pour Nidaa Tounes, particulièrement, qui voit des députés de renom à l’instar de Zohra Driss, Moncef Sellami ou Wafa Makhlouf claquer la porte et qui voit son influence et son poids à l’ARP fondre tous les jours plus. Va t-il exclure les députés qui ont intégré ce front ? Avoir comme slogan Ni Nidaa ni Ennahdha ne suffit pas pour construire un vrai projet politique. Tout ça est nourri de calculs politiques pour les élections municipales et surtout pour 2019.

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