Moncef Barbouch: « Mon film a été éloigné pour des raisons électorales »

Moncef Barbouch: « Mon film a été éloigné pour des raisons électorales »


Alors qu'on croyait que la liberté d’expression acquise chèrement grâce à la révolution ne pouvait en aucun cas être menacée, le film tunisien « Conflit » est venu nous prouver que cette liberté est plus que jamais menacée et que les méthodes de l’ancien régime sont en train de refaire surface progressivement.

Ce film controversé a en effet fait parler de lui avant même sa diffusion, à cause des obstacles qui ont bloqué sa sortie. Refusé dans la 25ème édition des JCC, « Conflit » n’a même pas pu être projeté en dehors de la compétition officielle comme promis par le ministère de la Culture.

Pour connaitre les causes de cet embargo que certains estiment politique, Espacemanager a rencontré son réalisateur Moncef Barbouch. Récit :

Espace Manager : Votre film n’a pas été sélectionné lors des JCC et n’a même pas pu être projeté dans les salles puisque les propriétaires ont préféré le sortir après les élections. Certains y ont vu un grand coup pour la liberté d’expression ! Qu'en pensez-vous ?

Tout d’abord, je tiens à préciser que mon film n’a pas été censuré. Personne n’est intervenu sur son contenu. Mais il a été éloigné des JCC et sa diffusion a été bloquée pour des raisons électorales.
 
Au départ, ils ont estimé que sa sortie pouvait influencer les résultats des législatives puis ils ont estimé qu’il peut aussi influencer les résultats de l’élection présidentielle.

Donc le film a été éloigné à cause de son contenu ?

Oui évidement, le  contenu  est la principale cause de cette guerre menée contre le film qui ne doit pas arriver au public au moins maintenant.

Qui se cache derrière cet embargo ?

Plusieurs parties. Mais je ne vais pas les dévoiler aujourd’hui. Je n’ai ni la force, ni l’envie de courir de tels risques.

A ce point, ils sont redevenus puissants? Est-il vrai que vous avez reçu des menaces de mort comme l’a dévoilé le journaliste Samir El Ouafi ?

C’est vrai, j’ai eu des menaces et j’affronte d’énormes pressions. Mais je ne peux pas dire autant à ce sujet.

D’accord, mais on peut quand même avoir une idée de l’origine de ces menaces. « A qui profite le film ?   
 
Une  question intelligente. En fait, le film profite au peuple tunisien. C’est une histoire de 23 ans de souffrance et d’exactions commises à l’encontre de ce peuple. Le film est fait pour que le peuple tunisien prenne idée de l’ampleur des génocides qui ont été commis pendant l’ère de la dictature du président déchu et son régime.

                                   Quand on tue, on ne tue pas seulement avec les armes

Vous ne trouvez pas que c’est exagéré d’utiliser le terme génocide pour parler des crimes de l’ancien régime?

C’est un génocide. Ecoutez ! Quand on tue, on ne tue pas seulement avec les armes. C’est vrai que plusieurs personnes ont été assassinées et tuées sous la torture mais il y avait aussi des personnes qui ont été tuées parce qu’ils ont été empêchées à cause de leur appartenance politique ou même de celle de l’un de leurs proches d’avoir accès aux soins ou parce qu’ils ont été empêchés de travailler ou de même de vivre normalement.

Tout le monde doit connaître les souffrances qu’ont endurées des milieux de Tunisiens et surtout les causes exactes de la disparition de centaines de personnes lors de leurs détentions.

De quoi parle le film au juste. Quel est son synopsis ?
 
Mon film commence le 7 novembre 1987 et se termine le 14 janvier 2011 sur l’avenue Bourguiba. C’est l’histoire d’une famille tunisienne dont le père s’appelle le Professeur. A cause de ses idées politiques, il s’est fait harceler et a fini par être arrêté par la police de Ben Ali. J’ai essayé de retracer le calvaire de ce professeur, mais aussi les membres de sa famille, ainsi que ses proches et amis. J’ai particulièrement démontré les souffrances des enfants qui sont marqués à jamais par ces drames.

Les blessures se cicatrisent tout doucement et tout un peuple défie sa peur et se donne rendez-vous entre autres, avec les héros victimes de notre histoire. Un certain 14 janvier 2011 à l’avenue Habib Bourguiba scandant « le peuple veut faire tomber le pouvoir » « Ben Ali Dégage ».

Une page de l’histoire de la Tunisie se ferme et une nouvelle s’ouvre. Les Tunisiens ont été précurseurs et ont donné de l’inspiration et de l’imagination à d’autres peuples.

Vous ne pensez pas que la diffusion de votre film en cette période peut influencer les résultats des élections ?

Sûrement, le contenu du film peut influencer certains indécis vers l’une ou l’autre partie. Mais je ne pense pas qu’il puisse influencer les résultats surtout qu’aucun des deux candidats ne défend l’ancien régime
 
Vous insinuez que les méthodes de l’ancien régime sont revenues et qu’elles sont la cause de l’embargo imposé à votre film ?

On a cru, après la révolution, que l’ancien régime et ses lieutenants sont partis par la grande porte,  mais je crois que ces gens-là sont revenus par la fenêtre.

Le système existe encore et ses membres sont encore influents. Ils sont partout. Dans tous les domaines. Mon film nuit à plusieurs personnes surtout celles qui sont mêlées à cette réalité des injustices et des tortures. Ces gens ne veulent pas se voir dans ce film. Voilà !

Mais c’est inquiétant. Ce n’est tout de même pas un tabou aujourd’hui de critiquer l’ancien régime ?!

Mon film peut être considéré comme une thérapie pour le peuple tunisien que ce soit les gens sur lesquels ces exactions ont été commises ou bien les gens qui ont commis eux mêmes ces exactions. Car ce film s’adresse aux deux parties.

                   Le but était de dévoiler cette triste réalité pour les futures générations

D’ailleurs je l’ai fait pour ces deux objectifs: Le 1er c’est de dénoncer et de prendre la leçon afin de ne plus commettre une torture sur des Tunisiens que ce soit physique ou morale. Le 2ème c’est de dire aux Tunisiens, restez debout, votre révolution est vraiment réelle et elle n’est qu’à son début. Elle est mise peut-être sur les rails mais elle n’a pas fait encore ses premiers pas car les forces du mal veulent l’empêcher de démarrer.

Mais quoi qu’il en arrive, je suis convaincu que le peuple l’emportera un jour ou l’autre. La vérité que j’ai voulu montrer dans ce film, va éclater aux visages de ceux qui m’ont empêché de montrer ces réalités au public.
 
Mais vous ne pensez pas que c’est important de dévoiler ces réalités avant les élections ?

Quand j’ai fait ce film, je l’ai fait par amour de l’art  et  pour décrire les 23 ans de la vie des Tunisiens sous le règne de ce régime dictatorial. Cela n’a rien à voir avec les élections. Le but était de dévoiler cette triste réalité pour les futures générations. Elles doivent savoir ce que le peuple a enduré durant ces 23 ans d’ignorance, d’obscurités et surtout de silence total d’une presse qui n’a pas trop changé.

Justement, vous n’êtes pas soutenus par des médias, des ONG et des partis « révolutionnaires » ?

J’ai été soutenu par de nombreuses parties. J’ai été soutenu par des organisations, par des partis, des intellectuels, mais aussi par certains médias et journalistes qui se respectent.

Mais il faut être réaliste. Il ne faut pas s’attendre que des médias et des journalistes qui ont longuement profité de l’ancien régime et qui ont assuré sa propagande  soutiennent un film qui dévoile ses crimes.

Le candidat Moncef Mazouki, vous a soutenu aussi, et vous a proposé de projeter ce film au Palais de Carthage au moment où les propriétaires des salles ont refusé de le faire ?

Oui, je le remercie d’ailleurs infiniment. J’ai eu écho de ça quand j’étais à l’étranger sauf que malheureusement je ne peux pas répondre à son appel. Je ne peux pas diffuser mon film au Palais de Carthage lors de cette période des élections.

Pourquoi ?

Pour une simple raison, je ne veux pas envenimer le débat et pour que je puisse rester à égale distance avec les deux candidats. Je ne veux pas qu’on se serve du film dans n’importe quel objectif.

Et le ministère de la culture dans tout ça ?

Le ministère de la Culture n’a rien fait pour mon film. Il a refusé de le subventionner et n’est pas intervenu pour le diffuser. Au sein de ce ministère, les vieux réflexes priment puisque rien n’a changé ou presque.

Interview réalisée par Cheker Berhima