Comment les courtisans et les thuriféraires ont conduit Ben Ali à sa chute

On explique souvent la chute des régimes par la colère des peuples. C’est vrai. Mais on oublie trop souvent un autre acteur décisif : l’entourage du pouvoir. Les courtisans et les thuriféraires, par leur flatterie et leur mensonge, fabriquent l’aveuglement des dirigeants et précipitent leur chute. L’expérience tunisienne sous Ben Ali en offre une illustration saisissante.
La plus grande faiblesse d’un chef d’État n’est pas toujours l’opposition, la rue ou la pression internationale. C’est parfois son propre entourage. Les courtisans, ces hommes et ces femmes qui vivent de la proximité du pouvoir, sont les premiers à trahir l’État, même lorsqu’ils prétendent le servir.
Le courtisan ne cherche pas la vérité. Il cherche la faveur. Il ajuste son discours non pas à la réalité du pays, mais à ce qu’il pense que le chef veut entendre. Il transforme les échecs en succès, les crises en détails, la colère populaire en complot. À force d’entendre ce miroir déformant, le dirigeant finit par perdre le contact avec son peuple.
Plus dangereux encore est le thuriféraire. Il ne se contente pas de flatter : il sacralise. Il érige le chef en figure providentielle, en homme au-dessus des institutions et de la critique. Dans ce climat, toute voix discordante devient suspecte, toute alerte est vécue comme une hostilité. La solitude du pouvoir s’installe, camouflée par le vacarme des louanges.
La Tunisie sous le régime de Zine El-Abidine Ben Ali a connu ce mécanisme jusqu’à la caricature. Dans les dernières années au pouvoir, le président était entouré d’un cercle fermé de responsables politiques, sécuritaires et médiatiques qui filtraient l’information. Les signaux de détresse sociale, de chômage, de corruption et d’humiliation étaient étouffés ou réinterprétés pour ne pas troubler le chef.
On lui parlait de stabilité quand le pays bouillonnait. On lui décrivait une population reconnaissante quand la colère montait. Les manifestations de Sidi Bouzid furent d’abord présentées comme de simples troubles locaux, manipulés par des éléments « hostiles ». Ce mensonge collectif visait avant tout à protéger ceux qui profitaient du système.
Pendant ce temps, les médias officiels et les discours du régime continuaient à construire le mythe du président sauveur, unique garant de l’ordre et du progrès. Ben Ali, enfermé dans cette bulle, n’a pas vu venir l’effondrement. Lorsque la rue s’est embrasée, la réaction fut tardive, confuse et déconnectée de la réalité.
La chute du régime n’a donc pas été seulement le produit de la révolte populaire. Elle a aussi été le résultat d’un long empoisonnement par la flatterie et le déni. Les courtisans ont privé le pouvoir de sa seule chance de survie intelligente : la lucidité.
Un grand dirigeant ne se mesure pas au nombre de ceux qui l’applaudissent, mais à ceux qui osent le contredire. Là où la vérité circule, le pouvoir peut se corriger. Là où règnent les courtisans, la chute n’est jamais qu’une question de temps.
En Tunisie, comme ailleurs, les régimes ne meurent pas seulement sous la pression des peuples, mais d’abord d’asphyxie morale. Quand un chef d’État ne s’entoure plus que de flatteurs, il cesse de gouverner et commence à se perdre. Les courtisans croient protéger le pouvoir ; en réalité, ils creusent sa tombe.
B.O
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