Fête de la femme : BCE parti, le combat se poursuit

Fête de la femme : BCE parti, le combat se poursuit

Ce 63ème anniversaire de la fête de la femme ne ressemble pas aux précédents. Il intervient après la mort de Béji Caid Essebsi et à la veille de deux échéances électorales dont l’enjeu est de taille. Une présidentielle anticipée pour élire le successeur de BCE et des législatives qui pourraient chambouler le paysage politique.

Le président de la république est parti sans que son initiative sur l’égalité successorale n’aboutisse. Les forces d’inertie et de blocage au sein du parlement, représentées par les députés d’Ennahdha étaient plus fortes que les forces progressistes peu enthousiastes et trop frileuses.

Béji Caid Essebsi « était à l’écoute et comprenait l’enjeu représenté par la question des femmes en général. Il savait que l’identité tunisienne est fondée sur cette idée cruciale que le changement sociétal ne peut se faire qu’en changeant la condition des femmes », expliquait Yusra Frawes, la présidente de l’Association des femmes démocrates dans une interview accordée au journal le Monde. De son côté, Bochra Belhaj Hmida, qui a porté le projet avec détermination et qui a pleuré à chaudes larmes le grand défunt, ne désespère pas de voir l’initiative aboutir. Dans un entretien avec le journal la Presse, elle « appelle la société civile à se mobiliser lors des prochaines campagnes électorales pour pousser les femmes et hommes politiques à s’engager pour faire adopter ce projet ».

N’empêche, le 13 août a résisté à toutes les assauts menés par le forces obscurantistes au cours de dernières années. Le Code du statut personnel, une fierté pour l’ensemble des Tunisiens, promulgué il y a 63 ans quelques semaines après l’indépendance du pays, et annoncé en grandes fanfares par Habib Bourguiba, alors président du conseil, reste à nos jours l’un de grands acquis de l’indépendance et qui, à cette époque, avait constitué une grande avancée pour les femmes tunisiennes. Avec l’abolition de la polygamie et de la répudiation et l’instauration du divorce judiciaire, la femme tunisienne acquiert un statut inédit dans la société tunisienne et inégalé dans le monde arabo-musulman. Les craintes soulevées après la déposition de Bourguiba en novembre 1987 par celui qui était son premier ministre, Zine El Abidine Ben Ali, ont été vite dissipées par ce dernier qui, non seulement, ne l’a pas remis en cause, mais l’a même renforcé, en particulier avec l’amendement du 12 juillet 1993. Cet amendement, donne, notamment, le droit à la femme de transmettre son patronyme et sa nationalité à ses enfants au même titre que son époux, même si elle est mariée à un étranger, à la seule condition que le père ait donné son approbation.

« La tentation obscurantiste »

Mais c’est après le 14 janvier 2011 et l’arrivée de la Troïka au pouvoir à l’issue des élections de l’Assemblée nationale constituante d’octobre 2011, que les menaces sur les acquis de la femme et la remise en cause du CSP ont été les plus persistantes. De retour en Tunisie, après un exil forcé de plus de vingt ans, le Chef du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi a affiché, dans son discours, « son engagement à accepter le Code du statut personnel ainsi que toutes les dispositions sur l’égalité homme-femme ». Mais il fut contredit par des slogans islamistes appelant à l’application de la « charia » comme base du corpus juridique. Des voix se sont, alors, élevées pour exiger le rejet pur et simple du CSP, relayées par certains médias en mal d’inspiration et de repères. Les Tunisiennes et avec elles la société civile progressiste ont pris peur, craignant que les islamistes ne leur imposent une nouvelle culture inspirée de l’idéologie wahhabite et calquée sur celle des Talibans. Avec l’apparition des habits afghans, l’allongement des barbes et le port du voile intégral, la peur avait gagné les cœurs et les esprits, fait froid dans le dos et menacé des acquis qu’on croyait irréversibles.  Des enturbannés ont débarqué en Tunisie à l’invitation de partis et associations ayant des connexions avec le jihadisme international, pour prôner l’excision des filles et leur apprendre comment porter le voile. La « tentation obscurantiste » a plané sur le pays.

La bataille des « filles de Bourguiba »

Présentes aux premières loges lors du combat pour l’indépendance, dans la construction de la Tunisie moderne et lors l’instauration de la deuxième république, les femmes tunisiennes, aidées par une élite progressiste et éclairée, ont engagé une véritable bataille pour s’opposer à cette « islamisation rampante » qui visait essentiellement les acquis de l’indépendance, de manière générale, et le statut de la femme en particulier. Un combat fut engagé au sein même de la Constituante, contrôlée par Ennahdha, autour de la place de la religion dans la nouvelle Constitution, de l’instauration de la « Charia » comme source fondamentale de la législation et de la place de la femme dans la société. L'adoption, par la commission de législation générale, d'un projet d'article de la future Constitution consacrant « la complémentarité de la femme avec l'homme » a fait enfler la polémique et soulevé une mobilisation générale au sein de la gent féministe, laquelle mobilisation a réussi à faire tomber l’article de la discorde qui visait «  la suppression du principe de l'égalité des sexes et exprime le rejet total des droits humains de la femme et porte un coup à leur dignité et leur citoyenneté ».

« Les filles de Bourguiba » ont réussi à faire basculer toute la donne au cours des années ayant suivi le 14 janvier 2011. Elles ont fait échouer toutes les velléités d'une remise en cause des acquis. Et si dans plusieurs pays, les femmes doivent encore lutter pour la reconnaissance de leurs droits les plus élémentaires, comme l'accès à l'école et à la citoyenneté, le droit à un travail rémunéré, en Tunisie, la femme dispose, aujourd’hui, d'un statut que lui envient plusieurs de ses semblables, même dans les démocraties les plus ancrées. La promulgation de la loi sur l’éradication de la violence contre les femmes et sa est venue abolir des dispositions rétrogrades et renforcer l’arsenal juridique de protection de la femme.

Il est vrai que, partout, la femme gagne du terrain et que, partout, les thèses féministes rencontrent, non sans difficultés, l'adhésion des décideurs, y compris dans les plus hautes sphères de l'Etat. Mais, c’est plutôt, au niveau des mentalités qu’on devrait, le plus, agir. Car, il est une forme de régression de des droits des femmes en raison de « la montée des conservatismes, ainsi qu’un retour à des pratiques néfastes telles que le mariage précoce », selon la présidente de l’ATFD qui ajoute que « les politiques publiques ne permettent pas aux femmes un réel accès à la santé et aux soins, comme le planning familial ». Tant il est vrai que la société tunisienne demeure marquée par le phénomène du machisme, «suprématie du mâle, faite par et pour le mâle».

Mais le combat ne s’arrête pas. Il se poursuit.

B.O

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