Imed Derouiche: "La guerre de l’eau est aussi inquiétante que la guerre contre le terrorisme"

 Imed Derouiche: "La guerre de l’eau est aussi inquiétante que la guerre contre le terrorisme"

 

Elément essentiel dans la vie de l’homme, valeur vitale de l’écosystème et indicateur de développement des sociétés modernes, l’eau commence à manquer en Tunisie. Malgré les dernières pluies très bénéfiques du mois de mars, le pays est encore de l’avis de tous les experts sous la menace du stress hydrique et plusieurs secteurs comme l’agriculture, le tourisme et même l’industrie commencent à pâtir de cette pénurie qui risque d’avoir des conséquences sociales et économiques lourdes et désastreuses.

Pour y voir plus clair à ce sujet, nous avons contacté l’ingénieur Imed Derouiche qui a été parmi les premiers à tirer depuis des années la sonnette d’alarme à propos de cette inquiétante guerre de l’eau.

Espace Manager: La crise de l’eau à laquelle vous avez attiré l’attention depuis des années est bien là et elle est palpable avec la  baisse de la pluviométrie, la chute des réserves dans les barrages, les coupures d’eau potable devenues répétitives.  La situation est très inquiétante semble-t-il ?

Imed Derouiche: Effectivement, la situation est très alarmante, surtout qu’il n’y a pas de prise de conscience claire de l’état des lieux. Il suffit de rappeler dans ce sens que le volume actuel de ressources disponibles est d’environ 467 m3 par habitant et par an et ce chiffre est bien en-dessous du seuil de pénurie fixé à 500 m3 par l’Organisation des Nations Unis pour l’alimentation et l’agriculture.

Pourquoi sommes-nous arrivés là ?

De nombreuses raisons sont derrière cette situation. Outre la  baisse de la pluviométrie et la chute des réserves dans les barrages, on peut dire que l’activité agricole en Tunisie n’est adaptée ni au climat du pays ni à ses ressources hydrauliques.

Pendant que les réserves en eau s’amenuisent, la culture maraichère, exigeant une irrigation intensive, a pris une part de plus en plus importante dans la production. 

Il semble que la mauvaise gestion de nos ressources hydrauliques, ainsi que la dégradation du réseau de la Société Nationale d’Exploitation et de Distribution des Eaux, sont aussi des facteurs qui ont accentué cette crise ?

Oui la Tunisie perd malheureusement chaque année une partie importante de ses ressources hydrauliques entre autres à cause de la dégradation et la vétusté des infrastructures de la SONEDE. Elles sont à l’origine de la perte de 30%  à 35% du volume d’eau transféré, que ce soit au niveau du réseau de distribution de l’eau potable, des infrastructures d’irrigation publique ou des canaux de transfert de l’eau des barrages. Vient ensuite le problème des déficiences des édifices hydrauliques tunisiens. Les problèmes d’évaporation de l’eau et d’envasement (accumulation de sédiments) dans les barrages causent la perte de dizaines de millions de m3 d’eau chaque année.

C’est pour cela qu’à chaque fois que vous évoquez la question de l’eau, vous parlez d’une guerre et d’une question de sécurité nationale ?

Je ne suis pas le seul à avoir essayé de soulever cette question de sécurité nationale. Tous les experts sont unanimes, pour la Tunisie la guerre de l’eau sera plus longue et plus harassante que la guerre contre la contrebande, la corruption et le terrorisme, car si nous pouvons combattre ces dernières en osant appliquer la loi, en observant plus de vigilance, en assurant un travail social et en formant et en encadrant les jeunes, nous ne pouvons gagner la première que par la science, la connaissance et surtout l’exploration des ressources enfouies dans nos sols et notre mer. 

Il appartient aux autorités tunisiennes d’être proactives et d’anticiper cette guerre en élaborant une stratégie offensive basée sur des données scientifiques et géologiques pour prémunir le pays contre tout risque de stress hydrique.

« Un mégaprojet de dessalement d’eau de mer est nécessaire pour gagner la guerre de l’eau »

 
Face à cette menace, quelles sont les solutions que vous préconisez ?

Une stratégie de guerre capable d’affronter la pénurie de l’eau par la constitution d’une réserve suffisante pour les générations futures et la valorisation d’une ressource naturelle indispensable pour notre survie et un levier de développement économique.

Dans l’urgence, il est devenu vital pour l’Etat de rénover son infrastructure. La réduction des pertes d’eau via le réseau de distribution de la SONEDE et l’évaporation des eaux de barrages peuvent améliorer la situation. Il est tout aussi vital pour l’Etat de redessiner sa stratégie agricole afin de l’adapter aux défis climatiques. 

Néanmoins, je pense qu’il y a d’autres moyens pour permettre à la Tunisie de gagner la guerre de l’eau en profitant de la Méditerranée et là je pense qu’il faut optimiser les expertises tunisiennes pour faire de notre pays une oasis à ciel ouvert capable d’abreuver ses hommes, sa faune et sa flore.

A l’heure du souverainisme et du développement durable, la maîtrise de l’eau est au cœur du débat. C’est une question de survie et un choix géopolitique pour affirmer notre indépendance et surtout s’inscrire dans un processus de développement durable et équitable. C’est un combat qui requiert du pragmatisme et de l’expertise scientifique car la Tunisie ne pourra pas gagner sa guerre uniquement par la construction de barrages alors qu’elle dispose d’un trésor inestimable et inépuisable: celui de la Méditerranée.

La solution la plus importante réside donc, selon vous, en un mégaprojet de dessalement des eaux ?

S’il convient de construire des barrages au nord du pays connu pour son fort potentiel pluviométrique, le choix d’un mégaprojet de dessalement d’eau de mer au sud du pays s’impose comme alternative futuriste et comme une marque d’indépendance.

Oui la Tunisie doit amorcer sa révolution hydrique en transformant son eau salée en eau potable pour atteindre l’autosuffisance et constituer une réserve pour les générations futures. C’est une révolution qui transformera l’eau en or massif avec des retombées importantes sur le développement régional, les équilibres sociaux, l’agriculture, l’industrie, l’énergie et bien sûr l’emploi.

En puisant dans la Méditerranée, nous pouvons atteindre une capacité avoisinant les 2 millions de m3/jour, selon les résultats des études, en injectant l’eau dessalée par compression dans les réservoirs naturels (Miocène) et (Continental Intercalaire du crétacé situés au centre et au sud du pays).

Pourquoi avez-vous appelé à installer ce méga projet dans la région de Skhira ?

J’estime que ce projet doit se situer entre les villes de Skhira et Gabès parce qu’il aura ainsi le triple avantage de bénéficier de la proximité de la mer, d’un ensoleillement de presque 250 jours/an pour installer l’énergie photovoltaïque et du passage du gaz pour faire fonctionner les centrales la nuit. C’est un procédé révolutionnaire qui permet d’extraire l’eau de mer, la dessaler pour la rendre potable et l’injecter dans les nappes profondes entre 100 et 700 mètres pour constituer sa réserve sans limite de stockage ni infrastructure de tuyauteries.

Le génie de ce projet ce n’est pas le dessalement d’eau en lui-même mais c’est surtout le fait d’injecter l’eau dans les réservoirs naturels pour épargner les coûts d’investissement dans les infrastructures de transfert à savoir les réservoirs de stockage et les pipelines de transport.

Mais ce genre de projet risque d’avoir un coût faramineux dont le pays ne peut supporter ?

Même si l’investissement de ce mégaprojet de dessalement d’eau de mer est à la mesure de sa dimension, nous pouvons gagner le pari. Il est opportun de rappeler qu’un emprunt national et le recours aux fonds de la COP 21, aux crédits fournisseurs (Japon –Allemagne), à la FAO, aux fonds de Kyoto et la contribution des sociétés pétrolières, installées au sud du pays, et aux mécanismes d’aide des Nations unies, permettront de boucler le schéma de financement de ce mégaprojet, d’autant plus que le retour sur investissement est assuré du fait de ses retombées positives sur les secteurs agricole, industriel et touristique.   

A vous entendre, ce méga projet de dessalement d’eau peut transformer le pays ?

Si ce projet marquera la Tunisie et assurera sa victoire dans la guerre de l’eau. En étant plus indépendant au niveau des ressources hydriques, notre pays pourra s’impliquer beaucoup plus dans l’environnement (l’énergie solaire fera fonctionner les stations de compression, ainsi que l’osmose inverse) et affirmera son engagement dans le développement et la diversification de l’agriculture dans les régions arides.

Ce mégaprojet est capable de hisser la Tunisie au rang des pays émergents économiquement et stables socialement car le dessalement de l’eau de mer servira à procurer 25.000 emplois à nos jeunes et permettra de maintenir les populations dans leur environnement naturel en leur évitant le déplacement à la recherche d’opportunités de travail.

Tous les rêves sont permis. Nos jeunes, grâce au dessalement de l’eau de mer et les opportunités que cette opération offrira pourraient créer des milliers d’hectares de surfaces irrigables qu’ils pourraient exploiter. Les petits projets de transformation qu’ils pourraient entreprendre les aideront dans la culture de fruits exotiques comme les Kiwi, les bananes, les mangues etc. Sans oublier les énormes possibilités dans le secteur agroalimentaire. En somme, je pense que l’impossible n’est pas Tunisien.

Propos recueillis par B.M.

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