Kais Saied: "Rien n’empêche qu’une femme soit à la tête d'un Conseil municipal"

Kais Saied: "Rien n’empêche qu’une femme soit à la tête d'un Conseil municipal"

 

Très occupé par le déroulement des examens à la faculté des sciences juridiques à Tunis, le professeur en droit constitutionnel, Kais Saïed, a trouvé quelques minutes à nous accorder pour analyser les dernières élections municipales. Le juriste, sans langue de bois, a toujours son mot à dire. Récit. 

Qu'avez-vous retenu du scrutin municipal ? 
 
Je commence par le titre d’Octave Mirbeau pour parler de, cette fois-ci, non pas de la grève dans un secteur déterminé, mais plutôt de la grève des électeurs… Un électeur sur 5 a accepté de participer aux élections des conseils municipaux. Le même programme, le même discours, des différentes listes ont été présentées pendant 3 semaines…. Une campagne froide où l’enjeu n’est pas réellement les conseils municipaux mais plutôt la préparation des prochaines élections électorales. L’enjeu est de faire la carte électorale dans le cadre des préparatifs des différents partis et acteurs aux élections législatives et présidentielles de 2019.
 
Ce que j’ai retenu ? A chaque échéance électorale le nombre des électeurs diminue. Ceux qui se considèrent comme de grands partis ne le sont plus réellement, d’autant plus qu’ils n'ont eu que quelques centaines de milliers de voix. Et le pire, ceux qui ont voté pour une liste présentée par un parti politique ne l’ont pas fait par conviction mais pour barrer la route à un autre concurrent. On ne peut plus parler de grands partis aujourd’hui. 

Mais ils restent majoritaires ? 

Majoritaires !!  Tout est relatif. C’est comme dans une course où chacun est dans son couloir, et à la fin de la course chacun prétend être le vainqueur, tout le monde hausse les bras pensant être sur le podium même avec des dizaines de milliers de voix. Tous prétendent qu’ils sont les premiers de cette élection boudée et refusée par la majorité des Tunisiens. 
 
Certains se demandent ironiquement: Qui a perdu et qui a gagné ?

C’est le peuple qui a gagné parce que la véritable leçon et le véritable message a été adressé par les Tunisiens et surtout par les jeunes, qui refusaient simplement les querelles, les problèmes et les tractations des politiques. C’est la grève des électeurs. 

Mais il y avait pourtant un autre choix qui est celui des indépendants !

Attention ! Il faut parler des indépendants avec des pincettes et beaucoup de réserve. Il y avait des listes indépendantes certes mais les candidats le sont-ils vraiment? Déjà dans les petites communes vous trouverez dans la même liste qualifiée d’indépendante des candidats qui adhèrent à des partis politiques. Les partis ne veulent rien dire aux électeurs.  

Vous refusez toujours ce type de scrutin ?

Tout a été faussé en 2011 et 2014 par ce choix de scrutin de liste avec la représentation proportionnelle et le plus fort reste. Un scrutin fait sur mesure pour légitimer le pouvoir. 

Après chaque élection, on aborde naturellement la question de l'absentéisme. Comment expliquer cette désaffection surtout chez les jeunes ?

                                                
"Lors des municipales, il n'y a pas eu absentéisme mais plutôt... boycott"

 

C’est l’agonie des partis politiques, ceux qui ont crié victoire sont des organisations politiques agonisantes. Ensuite, c’est le désespoir chez les jeunes surtout, qui n’attendent plus rien de ces élections, de ces querelles et de ces conseils municipaux. Encore une fois, on assiste, et j’espère que ce sera le titre de l’interview, à une grève des électeurs. Ce n’est pas donc un absentéisme mais plutôt un boycott.

Vous pensez que les jeunes ont boudé les élections par conviction ?

Oui par conviction ! Ils pensent vraiment que la Tunisie a besoin d’une nouvelle pensée politique qui coupe avec cette pensée caduque. Il est temps de renverser le sablier. 

Le jeu des alliances entre les partis va être déterminant ? Et brouillera peut-être les cartes ? Votre avis ?

Cela va brouiller les cartes certes. Mais je crois que ces alliances annoncées de part et d’autre ou le refus des alliances reste toujours dans le cadre des préparatifs pour les prochaines échéances électorales. Des alliances contre nature entre les adversaires d’hier.  Des alliances contre quelqu’un non pas pour un projet ou un programme…

On va voir des alliances contre nature ?

Tout est contre nature et en dehors de l’histoire. Une révolution qui amène les mêmes personnes avec le même discours politique est une révolution inachevée. Ces élections ont pour but de légitimer le pouvoir. 

Y aurait-il des blocages au sein des conseils? 

Ce sera donnant donnant, je vous attribue tel poste et en contrepartie vous faites des concessions, soit dans le cadre du gouvernement ou au niveau d’une autre structure. Le marché habituel entre les différentes parties. 

La course à la tête de la Mairie de Tunis continue de faire polémique. Le fait que Souad Abderrahim soit une femme ne lui permet pas de devenir Cheikh de la Médina? 

Une fausse polémique. D’ailleurs le poste de Cheikh El Medina n’existe plus en droit. Le choix, avant, sous la loi de 1975, se faisait par le chef de l’Etat. Mais avec le code de collectivités locales, ce sont les élus qui choisissent entre eux celui ou celle qui va présider le conseil. 

Celui ou celle ? Donc le choix du maire se fait uniquement sur la base du vote ? Le sexe et les origines ne sont que de faux problèmes ? 

Cela n’a aucun sens, c’est une tradition le fait que Cheikh El Medina était toujours de sexe masculin. D’ailleurs, le premier Cheikh était le général Hussein du Mamelouk (1858 à 1865) et il y avait un autre qui était de Kairouan. C’est simple, pour légitimer le refus de cette candidature, on fait appel cette fois-ci à l’histoire. 

Et que dit la loi ?

La loi est claire. Il n’y a aucune disposition dans cette loi ni dans l’ancienne loi où il est exigé que Cheikh El Medina soit de sexe masculin. Rien n’empêche le fait qu’une femme soit à la tête du conseil municipal. C’est une femme qui préside, depuis les années 60 déjà, le conseil municipal au Liban. Alger est également présidé par une femme depuis 2017. Il n'y a que le vote qui compte. 

Propos recueillis par Cheker Berhima

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