La sociologue Fethia Saidi analyse le discours de Kais Saied à Kébili

La sociologue Fethia Saidi analyse le discours de Kais Saied à Kébili

La sociologue et universitaire Fethia Saidi s'est penchée sur l'allocution du président de la République Kais Saied hier à Kébili. Elle explique cette dichotomie entre " Nous" et " Eux".

Dans son discours, lors de sa visite à Kébili hier (le 11 mai) le président de la République Kais Saied a martelé le mot "peuple" plusieurs fois. Cela peut être normal selon beaucoup, sauf que ce n’est pas anodin selon moi (et probablement selon d’autres analystes), car je considère qu’il est bel et bien sur la lignée des leaders populistes qui avaient créé le clivage entre ; "Nous (les vrais/ vrai peuple) et Eux (les faux/faux peuple). Saied n’a pas échappé de cette dualité dans son discours (même dans tous ses discours).

De ce fait, il est dans le rôle de "l'homme-peuple" comme disait Rosanvallon (sociologue et historien français). Et en martelant le mot « peuple » il est en train de construire "le peuple" (ou son peuple), sur de nouveaux clivages, tout en cultivant le mécontentement et en impulsant la colère. Seul le peuple a une légalité, une légitimité voire, une légitimation. Ce peuple (le NOUS populiste) est en parfaite opposition avec le parlement qui a une «légitimité الشرعية électorale mais qui est en train de perdre sa légalité المشروعية» … Saied est conscient de sa démarche populiste, et il n’est pas seulement dans une posture électoraliste, mais il en train de préparer la deuxième phase de son projet : destitution du parlement et passage à un référendum et tout ce qui peut suivre… etc.

N’oublions pas qu’aujourd’hui, il a qualifié l’amendement de l’article 45 comme acte anticonstitutionnel (un avis partagé avec d’autres constitutionnalistes, sauf qu'il est le « garant de la constitution »). Sa remarque sur l’amendement a été articulée avec les nouveaux repositionnements des élites gouvernantes... Et son message implicite est clair à mon humble  mon avis: « Je suis au courant des différents agissements qui se préparent et n’oubliez pas que je suis en plein pouvoir et suis le seul garant de la constitution et je ferai le nécessaire à temps» Voilà ce que j'ai compris en écoutant et réécoutant son discours.

Il a, également, fait un clin d’œil à ses supporteurs en leur adressant la parole, en disant qu’il y a « une insuffisance législative et une constitution qui devra être modifiée » et qu'il est dans l’incapacité d’opérer des changements pour le moment pour répondre aux attentes de son électorat. Pour lui "la seule vérité c’est le peuple" qui doit agir pour concrétiser sa souveraineté.

Selon les écrits des sociologues et philosophes qui ont, soit, étudié le phénomène du populisme, soit qui se sont présentés comme des théoriciens ou comme des têtes pensantes de ce phénomène sociopolitique, le concept de «souveraineté du peuple» est une énoncée mobilisatrice et une condition nécessaire pour la radicalisation démocratique souhaitée. Sachant que la "construction du peuple" et le clivage entre "NOUS et EUX" (les vrais et les faux) sont des éléments spécifiques de la stratégie populiste qui joue sur l'affect et manipule les émotions, ou comme disaient Rosavallan et Mouffe, "cultiver la rage et susciter la colère pour maîtriser la foule/la masse". Bref, Said est fidèle à sa stratégie et à sa démarche populiste bien définie depuis un très bon moment.

Sa réussite « inédite » aux élections ne sera pas «enseignée» comme il disait et d’autres l’ont répété par complaisance ou par croyance. Mais elle sera étudiée, analysée et comparée avec d’autres expériences vécues dans d’autres pays. Par sa réussite, il n’a pas inventé quelque chose de nouveau, mais il a reproduit d’autres expériences/schémas et a saisi l'occasion qui se présentait devant lui, qu’est l’autisme des leaders de partis, l’effritement du camp démocratique et social, l’absence de la «realpolitik » et d’une lecture d’une réalité sociale en gestation. (Certainement, il y a d’autres causes et facteurs de la débâcle électorale qu'a vécu les partis et les autres candidats).

Bref, une lecture méticuleuse du phénomène populiste est recommandée pour les acteurs politiques, s’ils souhaitent reconstruire l’action sociale et politique et faire la politique autrement.

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