Le livre événement de Hédi Baccouche, « la politique est injuste, ingrate »

Le livre événement de Hédi Baccouche, « la politique est injuste, ingrate »

Son livre « En toute franchise » a créé l’événement. Paru au mois de mars dernier chez Sud Editions, il est composé de quatre grandes parties et plusieurs chapitres, et se veut le « témoignage d’un militant pour l’indépendance et le développement de la Tunisie ». Hédi Baccouche, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a été est l’une des rares personnalités politiques tunisiennes à avoir occupé tous les postes de l’administration, à la diplomatie en passant par le parti et jusqu’à la tête du gouvernement. Gouverneur, PDG, Consul, ambassadeur, directeur du puissant PSD, ministre et enfin premier ministre, Hédi Baccouche a tout connu durant sa longue carrière politique qui a commencé très tôt. Figure de proue des régimes de Bourguiba et de Ben Ali, sa carrière est faite de hauts et de bas, marquée par des traversées de désert voire par un bref séjour en prison. Il est à la fois acteur et témoin d’une longue période de l’histoire de la Tunisie indépendante. Dans son livre, il raconte l’itinéraire de sa vie, écrit « ses confessions ».  Il relate des évènements qu’il a vécus et d’autres auxquels il a participé, avec une part de subjectivité, sans se renier ou se remettre en question.

Né à Hammam Sousse, « anciennement El Hamma » le 15 janvier 1930, il s’est engagé, à l’âge de 13 ans, « dans le mouvement national, écrit-il. Il a « suivi les négociations de l’autonomie interne, assisté à l’avènement de l’indépendance, participé à la construction de l’Etat moderne et milité pour l’édification d’une nouvelle société moderne, prospère et juste…il a été impliqué dans le départ du président Bourguiba, ayant pris une responsabilité dans l’établissement du régime du 7 novembre ». Il lui appartient, de ce fait d’établir un constat sur les soubresauts du pouvoir déliquescent de Bourguiba et du fol espoir suscité par l’accession de Ben Ali à la magistrature suprême avant la déchéance. Il revient sur son parcours mais aussi sur deux périodes phares, de Bourguiba à Ben Ali, même si ce dernier, l’auteur le cite peu sachant que moins de deux ans après la chute de Bourguiba, Baccouche s’était trouvé lui-même évincé du pouvoir, par le nouveau président Zine El Abidine Ben Ali, sans pour autant s’être resté très loin.

Quand R. Ghannouchi appelait Ben Ali « Notre Emir »

Dans les chapitres réservés à « l’avènement de Zine El Abidine Ben Ali », il décrit parfois avec forces détails le déroulement des évènements avant la prise du pouvoir, la décrépitude du père de l’indépendance, sa « sénilité et ses décisions improvisées et irréfléchies ». Il écrit notamment que « le président n’assume guère convenablement ses responsabilités et exerce mal ses prérogatives…et c’est un autre Bourguiba, le vieux, le malade, l’imprévisible ». D’où la décision de l’écarter.

Ben Ali, président, Hédi Baccouche premier ministre et Habib Ammar ministre d’état ministre de l’intérieur, ils se sont partagés les fruits leur « coup d’état médicolégal », l’expression est du Canard Enchainé. Mais le pouvoir ne se partage pas et Baccouche et Ammar ont vite été débarqués, le premier moins de deux ans après sa nomination à la primature et le second quelques mois seulement après avoir siégé à l’avenue Bourguiba. Sur ses premiers pas aux côtés de Ben Ali, l’ancien premier ministre se donne un rôle de premier plan dans le déroulement des premiers évènements après le 7 novembre 1987. « Durant mon mandat de premier ministre », écrit-il, « nous avons commencé à réaliser la réconciliation nationale ». Il révèle que « les relations avec les islamistes s’est nettement améliorées ». Reçu par Ben Ali, en présence de Baccouche, Rached Ghannouchi, le président du mouvement de la tendance islamique(MTI) a accepté les conditions du président de reconnaitre le Code du statut personnel et de changer le nom de son mouvement. « L’entente entre les deux hommes était parfaite » et Ghannouchi appelait Ben Ali Emirouna, notre Emir ». Mais elle « n’avait pas duré ». A son tour Hamma Hammami, « a rencontré Ben Ali et lui a offert son livre sur le islamistes ».

Kamel Letaief « m’a tuer »*

Hédi Baccouche n’a pas digéré son éviction de la primature et rumine encore ses rancœurs et ressentiments. C’était pour lui une « élimination » qu’il avait pourtant acceptée « sans réaction, avec philosophie », parce qu’il n’avait « ni les moyens, ni la force de s’y opposer ». Ce départ forcé est pour lui « un échec » fomenté par l’entourage de Ben Ali et « le lobbyiste actif à son service Kamel Letaief ». Ce dernier est, selon Baccouche, le responsable de ses déboires et des « grincements dans ses rapports avec Ben Ali ». Lui « le gamin » a supplanté « le chef, Ben Ali ».

Pendant les évènements du 17 décembre 2010 et du 14 janvier 2011, alors qu’il siégeait à la chambre des Conseillers, beaucoup de ses amis et collègues le pressaient d’aller dire ses quatre vérités à Ben Ali pour éviter que le pays ne sombre dans le chaos, mais il avait nettement refusé. Après le 14 janvier 2011, il a été appelé à la rescousse par Mohamed Ghannouchi, le président éphémère, pour lui prodiguer quelques conseils. Il lui a proposé de revenir à l’article 57 de la Constitution de 1959 comme le suggérait le juriste Sadok Belaid. Il lui a, également, suggéré, de nommer Iyadh Ben Achour et Abdelfettah Amor à la tête des commissions annoncées par l’ancien président Ben Ali dans son dernier discours, avant son départ précipité en Arabie Saoudite, le premier à la tête de l’instance des réformes politiques et le second à la tête de celle de l’établissement des faits de corruption et de malversation. Celle de « l’établissement des faits sur les dépassements commis durant la dernière période » est allée à Tawfik Bouderbala, l’ancien président de la Ligue des droits de l’homme.

L’ancien directeur du parti qu’il était soucieux de sauver cette « machine » qui sera, plus tard, décapitée.  Il avait proposé de « revenir à la dénomination de Néo Destour, de former un nouveau comité central provisoire et de désigner un nouveau bureau politique d’où seraient exclues les personnalités qui s’étaient illustrées avec Ben Ali ». « Avec Mebazaa, nous avons commencé à établir une liste de cadres pouvant constituer un nouveau comité central ». Mustapha Filali à qui ils ont pensé pour coordonner cette action, a fait faux bond pour « rejoindre une autre initiative entreprise par Ahmed Mestiri ».

« J’ai fait mon temps »

Depuis, Hédi Baccouche a mis un trait sur sa vie politique parce que, estime-t-il il a« fait son temps ». Mais il porte un regard sur la situation actuelle du pays, où la pouvoir est fragilisé et le paysage politique marqué par l’embrouillamini. Il livre, néanmoins, quelques conseils en appelant à « un travail de réconciliation » pour pourvoir « réaliser entre la démocratie et le développement ».

On s’attendait à des révélations fracassantes, on a eu droit à des redites, puisque le premier « premier ministre de Ben Ali » les a déjà déballées sur la chaine Al Jazeera, dans les séminaires de Abdeljelil Temimi ou encore au cours des rencontres de l’Amicale des anciens parlementaires. Une bête politique qui a la carapace dure, Baccouche l’est, en fait. Mais il a le mérite de ne s’être jamais départi de son amour envers la patrie, de sa fidélité à Bourguiba et de son attachement à son parti.

*« Omar m'a tuer » est une phrase d'accusation retrouvée en lettre de sang près du corps de Ghislaine Marchal, découvert sans vie dans la cave de son domicile le 24 juin 1991 à Mougins, en France. Cette inscription est célèbre pour la faute de grammaire qu'elle contient, l'accord correct étant, puisque le sujet supposé est une femme, « Omar m'a tuée ».

B.O

 

 

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