Présidentielle : un scrutin frappé du sceau de la division et de l’éparpillement

Présidentielle : un scrutin frappé du sceau de la division et de l’éparpillement

 

A moins de désistement ou de renoncement toujours possible, les Tunisiens auront le choix entre 26 candidats lors de l’élection présidentielle anticipée dont le premier tour est prévu le 15 septembre 2019. Ceux qui se rendront aux urnes ce jour-là et on espère qu’ils seront les plus nombreux possibles- mais ce n’est pas sûr au vu du désintérêt croissant pour la politique- auront l’embarras du choix. En effet ce scrutin sera frappé du sceau de la division et de l’éparpillement. Division au sein de la même sensibilité politique et éparpillement des voix entre plusieurs candidats que peu de choses distingue les uns des autres. L’explication donnée à la présence des représentants de la quasi-totalité des partis politiques qui comptent sur la scène politique est le renversement de l’ordre des élections.

En effet la disparition du défunt président Béji Caïd Essebsi a entrainé l’organisation du scrutin présidentiel avant les législatives. De sorte que les formations politiques considèrent la présidentielle comme un premier tour du scrutin parlementaire et estiment que toute absence serait pénalisante en termes de voix obtenues et de visibilité sur la scène politique.

Ainsi certains partis qui ne comptaient présenter de candidats à la présidentielle dans le précédent calendrier électoral ont été obligés d’aligner un des leurs maintenant que l’ordre des scrutins a été renversé.

Si tant qu’on peut partager les candidats entre trois familles politiques : la droite, le centre et la gauche, chacun présente une multitude de candidats, de quoi rendre le choix de l’électeur difficile puisque ce dernier ne sait plus à quel saint se vouer.

Ainsi si au cours du précédent scrutin présidentiel de 2014, le parti Ennahdha n’a pas présenté de candidat et n’a pas donné des consignes de vote à son électorat, ce n’est pas le cas pour cette fois-ci. En effet après de longues hésitations et un clivage de ses instances entre la présentation d’un candidat issu de ses rangs et le soutien d’un candidat de l’extérieur- le second scénario ayant les faveurs du leader du Mouvement-, le parti islamiste a préféré la première solution, contraint et forcé.

Selon des bruits de couloir, des conciliabules ont eu lieu avec le parti allié au gouvernement, Tahya Tounes pour un soutien conditionné à la candidature du leader de ce parti, Youssef Chahed, ce que ce dernier a refusé pour ne pas paraître comme « l’homme d’Ennahdha », ce qui risque de lui aliéner une grande partie de son électorat naturel.

Le choix porté sur le vice-président du Mouvement et un de ses fondateurs, Abdelfattah Mourou pour porter le drapeau d’Ennahdha au cours du scrutin présidentiel indique néanmoins que le parti islamiste fait acte de présence sans avoir forcément des chances pour l’emporter.

Du reste la présence à ses côtés de personnalités qui furent des poids lourds de la mouvance islamiste à l’instar de l’ancien secrétaire général et figure historique, Hamadi Jebali ne lui permet pas de recueillir les suffrages du « peuple d’Ennahdha ». Mais ce dernier n’est pas le seul à lorgner vers cet électorat.

L’ancien président provisoire Moncef Marzouki qui a capté la quasi-totalité du vote nahdhaoui en 2014 espère avoir une grande part de ce gisement de voix. Les anciens alliés au sein de la Troïka au pouvoir entre 2012 et 2014 sont dans le même état d’esprit. Le secrétaire général du Courant démocrate, Mohamed Abbou, le représentant d’Ettakatol à cette élection, Elyés Fakhfakh chassent des voix sur ce terrain même s’ils espèrent aller au-delà. Sans oublier que d’autres candidats sont de sensibilité islamiste et comptent drainer des voix en leur faveur. Le président du Courant El Mahabba, Hechmi Hamdi, ancien d'Ennahdha peut être classé dans cette même catégorie.

Dans cette catégorie on peut situer l’enseignant de droit Kaïs Saïd, longtemps favori des sondages pour sa proximité avec l’électorat nahdhaoui, l’ancien ministre de la Justice Omar Mansour sans oublier Hatem Boulabiar ancien membre du Conseil de la Choura avant d’en démissionner et l’avocat islamiste Seïfeddine Makhlouf.

Si le camp islamo-conservateur est aussi divisé, les choses sont encore pires dans la famille dite centriste, moderniste et progressiste. Puisque pas moins de sept candidats ont fait partie à un titre ou à un autre des instances du parti Nidaa Tounes, historique vainqueur des élections présidentielle et législatives de 2014. Ainsi on trouve côte à côte mais cette fois en adversaires qui veulent en découdre, l’ancienne trésorière du mouvement fondé par Béji Caïd Essebsi, Salma Elloumi-Rekik, le second secrétaire général, Mohsen Marzouk, le président de la commission des treize préparatoire du 1er congrès, Youssef Chahed, le secrétaire général du camp de Monastir, Néji Jalloul, l’ancien membre de la direction Saïd Aïdi et l’ex-membre du bureau exécutif jusqu’en 2015, Nebil Karoui. Sans oublier Slim Riahi qui fut secrétaire général de Nidaa Tounes lors de la fusion vite avortée de son parti l’UPL au sein du parti dirigé par Hafedh Caïd Essebsi. Il y a de quoi donner le tournis à un électoral qui ne sait pas où donner de la tête.

Les choses se compliquent davantage quand d’autres candidats se réclament aussi de cette sensibilité politique qui veut se réclamer de l’héritage réformiste et bourguibiste. C’est le cas surtout du ministre démissionnaire de la Défense nationale, Abdelkarim Zbidi. Lui-même se définit comme un « non-politique », car ne sachant pas mentir mais le fait qu’il s’adosse à l’armée nationale, l’institution qui jouit de la confiance pleine et entière des Tunisiens lui donne une aura certaine. De plus ayant été le dernier responsable à avoir été reçu par le président Caïd Essebsi avant son décès lui donne une primauté émotionnelle non négligeable. Le parti Nidaa Tounes l’a si bien compris qu’il l’a désigné comme son candidat alors que lui-même a déclaré être à égale distance de toutes les formations politiques.

Même s’il a contribué à créer Nidaa Tounes, Nebil Karoui se présente à ce scrutin comme le porte-drapeau de l’anti-système. Avec des idées populistes simples et un investissement qui semble porter ses fruits dans l’action caritative en faveur des laissés-pour-compte de la société, le président du parti 9alb Tounes (Au cœur de la Tunisie) fait selon les sondages la course en tête. Mais dans l’isoloir, quelle sera l’attitude de l’électeur ? C’est la grande question à laquelle personne n’a de réponse à l’heure actuelle.

Dans la mouvance centriste et moderniste veut s’inscrire aussi le président du parti El Badil Ettounsi, et ex-Chef du gouvernement Mehdi Jomaa. Fort de son expérience réussie à la tête du gouvernement en 2014, ce dernier veut effacer d’un trait de plume son passé de proche du mouvement islamiste dont témoigne le fait qu’il ait été choisi pour diriger le ministère de l’industrie et de l’énergie dans le gouvernement de la Troïka, quand bien même il l’a été à titre de technocrate.

La présidente du Parti destourien libre, Abir Moussi est, quant à elle, à cataloguer dans une catégorie à part. Elle est la seule à réclamer l’éradication du mouvement islamiste qu’elle n’appelle d’ailleurs pas par sa dénomination officielle lui préférant celle de « frères musulmans » (khwanjias), tout en nourrissant la nostalgie envers le régime de Ben Ali balayé pourtant par une révolte populaire. Elle se revendique également de l’héritage du leader Habib Bourguiba. Cette mixture, ajoutée à un certain bagout et une maitrise de la communication lui a permis de creuser son sillon et de capter l’électorat anti-islamiste, particulièrement féminin, qui est important dans l’opinion publique.

Le camp de la gauche n’a pas été épargné par la division et l’éparpillement des voix. Ce qui est une première en Tunisie postrévolutionnaire. Ainsi alors que le leader du parti des Travailleurs, Hamma Hammami a porté les couleurs du Front populaire uni en 2014, ce qui lui a permis de se classer troisième et de recueillir 7,82% des suffrages exprimés, on va retrouver le même Hamma mais cette fois-ci en tant que représentant de la coalition Jebha, alors que le parti « Front populaire » nouvellement créé aura son propre candidat en la personne de Mongi Rahoui un des leaders du parti des patriotes démocrates unifiés, Al Watad.

D’ailleurs cette candidature a été la cause de l’éclatement de la coalition du Front populaire désormais divisé et morcelé. Pour ajouter encore à la confusion, un autre représentant de la gauche est candidat à l’élection présidentielle. Il s’agit d’Abid Briki, président du parti la Tunisie en Avant et candidat de la coalition de l’Union démocrate sociale. Ancien secrétaire général adjoint de l’UGTT, Briki avait été membre de la direction du WATAD, mouvement politique fondé par le martyr Chokri Belaïd.

Les autres candidats à l’élection présidentielle anticipée dont les chances sont quasi-nulles sont Safi Saïd qui fut candidat en 2014 ne receuillant que 0,8% des voix,  Mohamed Lotfi Mraïhi, fondateur et secrétaire général de l’Union patriotique républicaine UPR et Mohammed Sghaier Nouri, un inconnu au bataillon.

Reste maintenant que les candidats ont jusqu’au 31 août pour retirer leur candidature ou se désister en faveur d’un autre. D’ailleurs le bruit a couru que Hamadi Jebali allait se désister en faveur de Moncef Marzouki ce que l’intéressé a démenti de façon catégorique. Il n’en reste pas moins que cela demeure du domaine du possible.

Dans le même ordre d’idées, l’ancien Premier ministre de Bourguiba Rachid Sfar a appelé Mehdi Jomaa à se désister en faveur d’Abdelkarim Zbidi qu’il considère comme plus apte à assumer la fonction présidentielle.

Quand bien même cette possibilité est encore d’actualité, elle ne parait pas emballer les candidats qui veulent faire acte de présence pour jauger leurs forces mais aussi et surtout pour donner un plus à la campagne électorale législative qui est quasiment concomitante.

Il n’en est pas moins que des désistements surtout au sein d’une même famille politique rendraient les choses beaucoup plus simples pour les électeurs.

Pour mémoire, sur 5.308.354 électeurs inscrits en 2014 (ils sont désormais plus 7 millions), 3.339.666 votants s’étaient rendus aux urnes soit un taux de participation de 62, 91%. La grande inconnue à cette élection présidentielle reste d’ailleurs le taux de participation.

RBR

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