Sélection tunisienne: En attendant «Zorro» !

Par Jamel HENI
Ils étalent la natte avant de construire la mosquée. Le bureau exécutif de la Fédération tunisienne de football ressemble au bureau de la Fédération tunisienne de football : il anticipe, évite, puis surprend. Il se sait impopulaire, alors se fait-il discret. Il désigne un bouc émissaire pour éviter la destitution. Il fait courir les chevaux pour jeter de la poudre aux yeux. L’option du sélectionneur étranger sera comme prévu sa dernière feuille de vigne.
Depuis plusieurs décennies, l’équipe nationale tunisienne de football avance par à-coups, oscillant entre promesses feutrées et désillusions. Les performances irrégulières, notamment sur la scène africaine, auraient progressivement cristallisé une réponse-chaussette devenue cache-misère : changer le guide sur le banc. L’entraîneur étranger, figure du renouveau espéré, surgit alors comme un zorro. Derrière le masque du chevalier noble, la supériorité native de l’homme blanc. Car par étranger les nôtres entent-ils européen. La solution miracle. Evidente pour tous. Or, cette évidence mérite d’être interrogée. Peut-être même, rejetée.
Car l’expérience montre providentiellement que cette obsession, dominante mais étrangement présentée comme inexplorée, n’a jamais permis de stabiliser durablement le projet sportif national. Elle a surtout eu l’indigne mérite de fétichiser le débat, réduisant la plainte à un individu là où les dysfonctionnements sont-ils systémiques. Sorti de la cuisse de Jupiter, le sélectionneur n’en devient qu’une fixette, parfois même un paratonnerre : l’arbre cachant la forêt.
Le football ne se résume pourtant pas à une succession de choix tactiques opérés le jour ou la veille du match. Il est, de toute évidence, le produit d’un long travail en amont, d’un écosystème de formation, d’accompagnement et d’évaluation. Le joueur international est construit jusque dans ses dribbles bien avant son entrée sur la pelouse : dans les centres de formation, les clubs, les catégories de jeunes, au contact de méthodes qui forgent autant l’entendement que la plastique. Lorsque ce socle est fragile, aucun changement à la tête de la sélection ne peut, à lui seul, inverser la tendance. Changer le système par le haut revient à peigner la girafe.
Le recours massif aux entraîneurs étrangers illustre cette belle flemme des méninges que produit l’incurie institutionnelle. Ils représentent près de 70 % des nominations à la tête de la sélection nationale depuis l’indépendance, contre environ 30 % pour les entraîneurs tunisiens. Pourtant, leur durée moyenne de fonction dépasse-t-elle rarement onze mois, quand leurs homologues nationaux, restent-ils en poste près de dix-neuf mois. Les premiers travaillent dans l’urgence, leurs mandats étant souvent interrompus avant même que les premières orientations ne produisent leurs effets naissants. Les seconds sont outrageusement appelés à la rescousse dans des contextes transitoires, rarement porteurs d’un projet clair, souvent chargés de gérer l’après-crise plutôt que de construire l’avenir. Ni les uns ni les autres n’auraient réellement bénéficié d’un cadre propice inscrit dans la continuité.
Les résultats, eux, sont restés globalement prévisibles et largement confirmés. Un seul titre continental, remporté il y a plus de vingt ans, continue de structurer l’imaginaire collectif comme une certitude que la solution existe quelque part, pleinement identifiée, outre-mer. Mais l’exception, aussi glorieuse soit-elle, ne fait que confirmer la règle. Elle inviterait tout au plus à interroger les conditions qui l’aient rendue possible, et surtout leur absence depuis.
Un autre angle, mort certes, mais tout aussi déterminant, mériterait le détour : celui de l’analyse technique. Le football contemporain s’appuie de plus en plus sur des dispositifs d’observation fine, de traitement des données, de préparation mentale et comportementale. Or, dans l’environnement de la sélection tunisienne, ces outils restent-ils secondaires, tour à tour fétichisés et ringardisés, mais rarement exploités. Le débat public, largement nourri par l’émotion et l’immédiateté, peine encore à intégrer cette dimension, préférant la figure simple du coupable à la complexité d’un système. Le mouton noir devient alors une bonne pâture pour les moutons de Panurge.
Cette complexité se manifeste aussi dans la gestion des moments décisifs. Les difficultés récurrentes à maintenir la maîtrise des ressources sous pression, à préserver la cohésion dans l’adversité, renvoient moins à des défauts individuels qu’à une acquisition sportive incomplète. La préparation mentale, lorsqu’elle n’est pas intégrée dès les premières étapes de la formation, devient un palliatif de pacotille, rarement suffisant.
Revenons-en à la solution miracle : que signifie encore, aujourd’hui, cette opposition entre entraîneur « étranger » et entraîneur « local » ? À l’heure de la mondialisation, de l’accès direct aux savoirs, de la circulation des méthodes, des théories et des sciences du sport, peut-on sérieusement soutenir que la compétence serait culturellement déterminée ? La science du sélectionneur ne dépend pas de sa race. Il n’y a pas de mérite au faciès. La science se transmet, s’apprend, se confronte et se vérifie, partout.
À moins que le mot « étranger » ne serve de raccourci commode pour dire autre chose : non pas l’altérité, mais l’expérience réelle du très haut niveau. Si tel est le cas, alors le débat mérite-t-il d’être reformulé. Il ne s’agit plus d’importer un accent ou une gestuelle, mais de définir ce que l’on attend réellement d’un sélectionneur : expertise éprouvée, capacité à structurer, aptitude à innover dans un contexte tunisien proprement singulier, et non pas simplement « bottes de cuir et chapeau melon ».

Faut-il pour autant renoncer à toute ouverture extérieure ? Rien de tel. L’apport d’un regard africain ou international ( compétent et expérimenté) pourrait universaliser davantage nos savoirs et confronter les usages culturels à des fins d’excellence, il pourrait soumettre nos croyances à la rude épreuves de croyances étrangères, provoquant ainsi une altération positive des dysfonctionnements mutuels. Alors, l’étranger devient-il nécessaire, non pas parce qu’il en sait plus mais bien parce qu’il en sait autrement…..Aussi aurions-nous fait œuvre d’ouverture culturelle et non de dépendance scienfique. De même, l’apprentissage des cadres nationaux au contact de savoirs, de stratégies et d’environnements exigeants pourrait-il constituer un levier de transformation réel, s’il est accompagné d’une doctrine d’ouverture d’autonomie et d’excellence.
Le football tunisien peut se suffire à lui-même scientifiquement mais il n’en sera que grandi, au contact de cultures différentes, moins pour y sacrifier que pour s’y voir comme dans un miroir, se corriger, gagner en humilité et en respect. Son mal n’est pas la compétence mais bien son déni et sa marginalisation. Il souffrirait d’un rapport fragile au temps et à la responsabilité. Tant que le changement du sélectionneur restera l’horizon fini de l’action, il continuera de masquer les questions essentielles derrière un nuage de démagogie. Poser ces questions, sans désigner de coupable unique, sans illusion de solution immédiate, pourrait faire déchanter les esprits chagrins qui persistent à s’arranger avec leur conscience et à compromettre notre avenir.
Jamel HENI
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