Youssef Chahed: le candidat de la rupture et le candidat à abattre

 Youssef Chahed: le candidat de la rupture et le candidat à abattre

Ce n’était, en fait, qu’un secret de Polichinelle. Le chef du gouvernement Youssef Chahed a annoncé, hier, à l’ouverture de la réunion du conseil national de Tahya Tounes, sa candidature à l’élection présidentielle. Cette annonce intervient juste après la décision du mouvement Ennahdha de désigner un candidat parmi les siens à la magistrature suprême, son vice-président Abdelfettah Mourou, en l’occurrence.

Chahed a déjà annoncé la couleur : il est le candidat de la rupture. Rupture avec l’ancien système que représentent plusieurs autres candidats déclarés dont notamment le ministre de la défense Abdelkrim Zbidi, Abdelfettah Mourou, Hamma Hammami, Moncef Marzouki…Tous plus âgés que lui. Mais aussi et surtout une pique au président défunt, Béji Caid Essebsi, mort à plus de 92 ans et son successeur Mohamed Ennaceur qui, à 85 ans assure l’intérim. Il se veut le candidat de la jeunesse. Une jeunesse dont il se voit le digne représentant et qui doit prendre la relève, plutôt les commandes dans un pays où les jeunes représentent la moitié de la population. « Nous avons besoin d’un président jeune comme ceux de la France, de la Pologne et du …Canada », a-t-il déclaré. Et bien qu’il ait pris le premier ministre canadien Justin Trudeau né en 1971 pour un chef d’Etat(le chef d’Etat du Canada est en fait la Reine d’Angleterre Elisabeth II), Chahed, à 44 ans, se voit plutôt dans la peau d’un Emmanuel Macron son cadet de deux ans (le français est né en 1977). « Un néophyte de la politique », selon François Hollande, sorti de l’ombre de ce dernier à qui il a succédé, comme Chahed  lancé dans le bain par le défunt président Béji Caid Essebsi dans le cadre de ce qui est appelé « Document de Carthage » pour remplacer à la primature Habib Essid. Entendre qu’à l'inverse de ces pays, les quadragénaires ont du mal à s'imposer en Tunisie face aux vieux briscards qui sont là depuis des années et qui semblent éterniser dans les postes clés de l’Etat. 

Pas de faits d’armes particuliers

On ne connaissait pas de faits d’armes particuliers à Youssef Chahed, le « Macron tunisien ». Mais en très peu de temps, il a gravi tous les échelons pour se voir propulser par son mentor au-devant de la scène en lui « créant » d’abord un ministère sur mesure, le ministère des collectivités locales, naguère rattachées à l’intérieur puis en le nommant à la tête de la « commission des 13 » chargée de résoudre la crise de Nidaa Tounes. Et bien qu’il ait échoué dans sa mission, il n’a pas été « sacrifié ». Au contraire, l’échec a été attribué aux autres. A peine investi, le jeune Chahed a fait le bon élève se rendant chaque lundi chez son mentor pour lui rendre compte de l’activité du gouvernement et de son programme de la semaine. Il lui a donné des gages de fidélité. Une attitude dont se délectait le défunt président qui voulait redonner à la fonction présidentielle son aura d’antan, malgré des prérogatives réduites qui le confinent parfois dans un rôle honorifique et, passagèrement, dans celui d’un chargé de « l’inauguration des chrysanthèmes ».

Peu à peu le jeune loup a poussé des dents longues. Il a testé son curseur de positionnement par rapport au carré tracé par son mentor et a fini par comprendre qu’il n’aurait jamais les coudées franches tant qu’il restait sous sa coupe. La gestion des affaires du pays et les nominations dans les hautes fonctions relèvent, à quelques exceptions près, de la compétence du chef du gouvernement.

Ses amis et ses affidés voyaient en lui une nouvelle figure politique qui pourrait canaliser les passions et éclairer par son dynamisme le cap pour rompre avec les structures partisanes actuelles. Le jeune chef du gouvernement a, en effet, réussi à vendre son image d’homme d’Etat portant le flambeau de la jeunesse. Il n’a jamais autant monté dans les sondages qu’à la suite de sa guerre contre la corruption lancée en mai 2017.  Il vogue dans les nuages et les hommages les plus obséquieux déferlent. Chahed se laisse alors prendre au « piège de la révérence » et ses conseillers voient déjà les portes de Carthage s’ouvrir devant lui. 

Au départ, Youssef Chahed n’avait nullement l’intention de quitter la primature ni de se présenter à l’élection présidentielle. Son objectif est de se positionner comme « le centre d’un nouvel axe politique capable de se distancer de l’affairisme politique et d’attirer les compétences des technocrates tout en composant avec les forces sociales », selon un rapport de Crisis Group. En plus d’exploiter les faiblesses des autres partis démocrates qui peinent à s’imposer sur l’échiquier national. Sachant que le centre du pouvoir est à la Kasbah, il ambitionne de rempiler après les élections, mais cette fois-ci en tant que patron légitimé de la majorité issue des urnes. En cas, bien sûr, de victoire de son mouvement dans les prochaines législatives.

Le « fantôme » BCE

Se sentant trahi, BCE a juré que rien ne serait pardonné. « Cette filiation qui a viré à la trahison », l’empêchait de dormir, mais pas de réfléchir à la manière de se débarrasser de cet enfant rebelle aux ambitions jugées démesurées. Et même si Chahed récuse le qualificatif de félon que ses adversaires politiques lui collent, il s’est trouvé pris dans ses propres contradictions. Et c’est alors que tout commencent à s’enchainer les rebondissements avec une cohérence implacable. Le champion des sondages et de la guerre contre la corruption voit sa côté de popularité au plus bas. Un candidat surgi de l’ombre, Nabil Karoui, le devance et de loin. Son parti « Au Cœur de la Tunisie », à peine lancé, chipe la première place au mouvement Ennahdha. Il fallait alors l’éliminer par la force de la loi. Un projet a été conçu à la hâte pour stopper l’élan de Karoui et lui barrer la route de Carthage. Mais c’était compter sans la réaction du président défunt qui a juré qu’il ne pardonnerait jamais la félonie de son poulain. Tahya Tounes que ses fondateurs déclaraient à qui voulait les entendre qu’il était né grand et qu’il ambitionnait de remporter au moins 109 sièges, dégringola dans les sondages. « Le fatum » s’abat sur le parti qui, en plus, se voit endosser la responsabilité de la mauvaise situation sociale et économique. Même en passant la serpillière, imputant la responsabilité de la crise aux gouvernements précédents, ses dirigeants se trouvent empêtrés dans leurs propres contradictions.

La maladie puis la mort du président Béji Caid Essebsi ont fini par saper le moral de Youssef Chahed et ses troupes. Il est pour ses adversaires et néanmoins anciens amis de Nidaa Tounes, « le traitre idéal » et n’ont pas de mots assez durs pour fustiger cette « trahison quasi filiale ». Ce qu’il rejette avec force. La candidature du ministre de la défense Abdelkrim Zbidi, réputé proche de BCE, est perçue comme un défi, voire un affront. C’est le candidat de trop.

Depuis l’annonce de la candidature d’Abdelkrim Zbidi à la magistrature suprême, on assiste à une sorte de levée de boucliers entre les deux camps opposés, celui du ministre de la défense et celui du chef du gouvernement Youssef Chahed. Ce qui augure d’une lutte à mort entre les deux candidats qui, pourtant, sont très proches l’un de l’autre, et annonce une campagne électorale où tous les coups seraient permis. Une campagne qui risque d’être éprouvante pour les Tunisiens et malsaine pour tout le monde. Ce qui nous priverait d’un débat de fond et ne ferait qu’écorner l’image des candidats et discréditer la fonction présidentielle.

Parce qu’il est le chef du gouvernement sortant, Youssef Chahed sera le candidat à abattre. Mais il garde ses chances intactes, tout comme d’autres candidats donnés favoris : Karoui, Zbidi, Moussi, Mourou, Jomaa, Marzouki et d’autres.  Tout dépendra de la stratégie qu’il va adopter au cours de la campagne électorale.

Il a la jeunesse et de l’ambition à revendre. Mais est-ce suffisant pour s’imposer dans une élection ouverte ?

B.O

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