Débat : tout est loin d’être parfait, mais la démocratie est en marche

Débat : tout est loin d’être parfait, mais la démocratie est en marche

 

« Soporifique, ennuyeux, fade » et même « incolore, inodore et sans saveur » ; les qualificatifs n’ont pas manqué, et à juste titre d’ailleurs, pour caractériser le débat entre les candidats à l’élection présidentielle diffusée par les chaines de radio et de télévision et qui connaîtra son épilogue ce lundi. Il faut, dès le départ, dire que le format choisi n’a pas été heureux de même que les questions posées n’ont pas été pertinentes et parfois sans rapport avec les prérogatives du président de la République telles qu’énoncées par la Constitution.

Pour autant,  les Tunisiens ne se sont pas désintéressés de ce débat comme on aurait pu le craindre. Bien au contraire, il les a tenus en haleine. Une grande agence de presse a montré la photo de Tunisiens rassemblés, en grand nombre dans un café non pour regarder un match de football mais pour regarder dans un silence religieux ce débat. D’ailleurs à l’audimat les chiffres ont explosé puisque plus de trois millions de téléspectateurs ont été devant leur petit écran pour suivre ce débat.

Si on s’attendait autre chose et on cherchait une formule plus percutante, c’est que nous, Tunisiens, avons, toujours, mis la barre haut, plus haut que ce qui est possible d’avoir. Pour ceux qui auront oublié, il y a dix ans de cela, au cours d’une précédente campagne électorale qui s’est pourtant déroulée dans ce pays en 2009, aurions-nous imaginé voir l’ancien président Ben Ali, même entouré des candidats qu’il s’est choisi lui-même s’adonner à cet exercice et se prêter aux questions des journalistes. Du reste c’est au sortir de ces élections que les « exhortations » avaient fusé pour que ce président fraichement réélu se présente à la prochaine élection. Mais l’on sait tous, ce qui adviendra suite à une révolte des jeunes muée en révolution qui changera le visage du pays.

En parlant de débat entre candidats à la présidentielle, nos références restent l’élection américaine de 1960 et l’élection française de 1974. Le premier débat télévisé jamais organisé date de 1960 et avait mis aux prises le président élu, John Kennedy et le vice-président sortant Richard Nixon. Mais si les américains en étaient arrivés-là c’est qu’ils avaient derrière eux, presque deux siècles de démocratie. Quant au débat ayant opposé en France Valéry Giscard d’Estaing et son challenger François Mitterrand, au second tour de l’élection présidentielle de 1974, c’était une grande première, car on n’imaginait pas le Général Charles De Gaulle, ni son successeur Georges Pompidou accepter de s’adonner à un tel exercice.

On remarquera d’ailleurs que ces débats ont eu lieu entre deux candidats et non entre plusieurs comme c’est le cas de ce que nous sommes en train de vivre dans notre pays. Un duel à deux est beaucoup plus facile à mettre en œuvre et infiniment plus aisé à conduire car il donne plus de marge de manœuvre aux journalistes dont le rôle est de partager le temps le plus équitablement possible entre les candidats.

En mettant en place un débat à plusieurs candidats, (huit ou neuf) la Tunisie fait certainement figure de pionnière. En effet ce genre d’exercice est difficile à conduire, car soit il mène à la cacophonie, s’il n’est pas maitrisé, soit il donne lieu à une suite de monologues sans lien entre eux, puisque les candidats ne s’interpellent pas entre eux, ce qui ne donnerait aucun piment à ce qui devrait être un dialogue à plusieurs. D’ailleurs les choses ont changé entre le premier et le second débat.

Ce dernier a été, un brin, plus vivant lorsque des candidats ont réclamé des droits de réponse ayant été nommément cités par leurs concurrents. Il est évident que le format choisi avec des questions différentes à chaque candidat tirées au sort, n’a pas été heureux car il n’offre aucune chance à un véritable dialogue, chacun débitant sa réponse sans se soucier des réponses des autres. Aurait-il été plus judicieux de poser la même question à chacun des candidats, ce qui leur aurait permis d’inter-réagir les uns avec les autres. Ceci n’aurait pas offert des chances égales à tous les compétiteurs, puisque celui qui parlera le dernier aura plus de temps pour réfléchir à ses réponses et pouvoir s’inspirer de précédentes répliques.

Néanmoins, il y a lieu de noter que les questions posées ont été parfois longues et la plupart du temps du genre question-bateau. De même les questions ont interpellé les candidats sur des sujets qui ne concernent pas les fonctions de président de la République, ce qui les a menés à donner des réponses évasives. Du reste que viennent faire l’Instance nationale de lutte contre la corruption et l’Institut arabe des chefs d’entreprise qui ont été associées à l’élaboration des questions.

Dans ce débat les journalistes n’ont joué que le rôle de serveur de plat en posant les questions et en se souciant du respect scrupuleux du temps. Ce rôle de neutralité plutôt négative a donné une mauvaise image du journaliste présentateur réduit à un rôle de figurant. Alors que dans ce genre d’émissions son rôle aurait dû être prépondérant, rien qu’en corrigeant certains assertions erronées ou en remettant les candidats dans le débat, lorsqu’ils s’en écartent. Parfois les compétiteurs répondent à côté sans que les journalistes ne les reprennent, ce qui fausse naturellement le débat et en altère les règles.

Mais malgré tout, ce débat en lui-même, doit être marqué d’une pierre blanche, car il montre que la démocratie tunisienne, même naissante est en marche. Désacraliser la fonction présidentielle est déjà le début de la sagesse et le facteur essentiel qui donne à la souveraineté du peuple sa pleine et entière signification.

En s’adonnant à cet exercice, le chef de l’Etat qui sera choisi parmi ces candidats, accepte d’être redevable de sa fonction au peuple qui l’a choisi et devant lequel il s’est présenté avec humilité pour recevoir ses suffrages. Par ce biais, « le magistrat suprême » n’est plus élevé à un rang inatteignable, mais il est un homme ou une femme qui a dû quémander les voix de ses compatriotes pour remplir une fonction à leur service. Ce qui est un changement majeur dans la culture du pouvoir jusque-là en vigueur.

Le propre de ce genre de débat est de montrer les qualités des uns et les défauts des autres. Car comme le dit l’adage : « parle pour que je te voie ». Le débat électoral n’a pas dérogé à cette règle. D’ailleurs, pour beaucoup parmi les électeurs potentiels, le débat aura été déterminant dans leur choix. Pour d’autres qui avaient déjà en tête celui ou celle pour laquelle ils comptent voter, ils sont soit réconfortés dans leur choix soit ils ont dû le remettre en question et penser à une autre alternative.

D’ailleurs, on a remarqué que certains candidats ont été au-dessus du lot et ont donné la preuve de leur capacité à être investis des hautes charges qu’ils convoitent alors que d’autres n’ont pas été à la hauteur de la fonction se contentant d’assertions sans substance ou de promesses fumeuses ou populistes. Le débat a été l’occasion de séparer le bon grain de l’ivraie. C’est ce qu’on en attendait.

Même s’il a paru pour certains inintéressant et pour d’autres loin d’être parfait, le débat électoral de 2019 restera un moment historique, car on n’imagine pas qu’il ne sera pas reconduit au cours des prochaines échéances électorales majeures. Du reste un rendez-vous a été pris pour le second tour puisque tous les candidats ont accepté un débat avant cette échéance, ce qui serait déterminant dans le choix final de celui qui prendra en charge les destinées de la nation.

D’ailleurs comment ne pas être fier de ce pas en avant en direction d’une démocratie véritable quand nos voisins proches et lointains nous envient ce climat de liberté et de concurrence réelle entre les candidats. Notre expérience est suivie avec intérêt de par le monde y compris par les pays à la démocratie ancienne et solide qui mesurent les pas de géant que nous avons franchi.

Une seule ombre au tableau, c’est que parmi les 26 candidats deux n’ont pas eu la possibilité de participer à ce débat pour que les Tunisiens puissent les juger sur pièce, l’un étant placé en détention provisoire pour des soupçons de blanchiment d’argent et l’autre exilé à l’étranger en raison de ses déboires judiciaires. Mais, ça c’est une autre histoire !

RBR

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