Exode massif des médecins tunisiens : La saignée !

Exode massif des médecins tunisiens : La saignée !

Comme répercuté hier sur nos colonnes, le syndicat des médecins, pharmaciens et médecins dentistes hospitalo-universitaires, a tiré la sonnette d’alarme.  Six mille praticiens ont en effet quitté le pays en quelque années et avec un pic en 2024 :  exode de pas moins de 1450 médecins vers la France, l’Allemagne, les pays du Golfe, sans oublier aussi le Canada.

C’est la saignée en effet. A elle seule, la France emploie 1591 médecins tunisiens et ils représentent les 7% des praticiens étrangers dans l’Hexagone. Mais il n’y a pas que les jeunes médecins qui s’expatrient : des professeurs, et non des moindres, ont eux aussi choisi l’exode, pas tant pour des raisons matérielles que pour des motifs inhérents aux conditions dans lesquelles ils travaillent. Là, c’est une autre paire de manche.

Quoiqu’il se soit amplifié après la révolution et à la faveur de la désagrégation du système sanitaire public lors d’une décennie de sinistre mémoire, le phénomène, à vrai dire, n’est pas vraiment nouveau ; il n’est pas exclusivement ponctuel, mais il remonte déjà à l’époque Bourguiba qu’il a lui-même déploré lors d’un discours tenant à ce qu’il désignait déjà comme « la fuite des cerveaux ». Mais c’était tout de même contenu dans des proportions somme toutes relatives.

Or, aujourd’hui, c’est pour le moins l’hécatombe. La santé publique en pâtit lourdement : le nombre total de médecins pour 1000 habitants est d’à peine 1,3. On comprend dès lors qu’ils soient débordés, démunis en logistique, en aides-soignants et exposés à la violence et surtout, dans les urgences, plaie béante, depuis très longtemps, du système hospitalier.

La Tunisie n’en finit pas pourtant de produire chaque année des flopées de médecins, tous sortis des facultés de médecine dont l’enseignement dispensé rivalise avec ce qui se fait de mieux dans les pays occidentaux.  Selon les derniers chiffres de l’INS (deux ans en arrière), le pays compte près de 15000 praticiens entre public et privé. Sauf que dans le public, les chiffres reculent :4225 médecins généralistes et, en face, 2318 spécialistes.

Il n’y a pas que les citoyens qui en souffrent. A une échelle macroéconomique, l’Etat en est le grand perdant, tout autant que la communauté nationale.

Sur ce volet, les chiffres du manque de retour sur investissement pour l’Etat donnent froid dans le dos.  La formation d’un médecin spécialiste coûte (tenez-vous bien !) 33, 3 millions de dinars si on y inclut l’exode. Quelque chose de surréaliste : tout prêts, parfaitement opérationnels, ils vont exercer ailleurs, même s’ils sont moins bien rémunérés par rapport à leurs confrères autochtones, en France par exemple ! Et ils le font à leur corps défendant…

Mais le fait est là : quels moyens déployer pour retenir le cru universitaire de nos praticiens ?

Au 3 juin dernier, l’Organisation des jeunes médecins et internes était entrée en pourparlers avec le ministère de tutelle à propos du service civil, de la garde et des critères de rémunération mensuelle, sachant qu’elle se situe aux environs de 1600 dinars. Il y eut cependant discordances sur certains points. L’OTJM est revenue cependant à la charge organisant un sit-in devant l’ARP, novembre dernier, le jour de la discussion du budget du ministère de la Santé. Puis, les parties, d’un côté, comme dans l’autre, ont arrondi les angles.

Aujourd’hui, au vu de la sonnette d’alarme du syndicat, hier, c’est plutôt les inquiétudes pour la pérennité du système de santé publique qui émergent bruyamment face à une saignée de l’exode potentiellement dévastatrice. Le chantier est vaste, parsemé d’embûches, mais en aucun cas, la Tunisie ne pourra se permettre encore de perdre ses cerveaux.

Raouf Khalsi 

 

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