L’instabilité gouvernementale, ce mal absolu contre lequel il faut se battre

L’instabilité gouvernementale, ce mal absolu contre lequel il faut se battre

 

Youssef Chahed a pu dormir tranquille dans la nuit de lundi à mardi. Son remaniement ministériel est passé comme une lettre à la poste. Tous les ministres et secrétaires d’Etat nommés ont obtenu la confiance de l’ARP après une longue journée de débats aussi inutiles que vides de sens dont on  commence à prendre l’habitude. Bien sûr le score obtenu est bien loin des 167 voix favorables rassemblées par le gouvernement Chahed I  il y a à peine une année mais certainement mieux que ce qui était attendu ou redouté.

Si vous faites un calcul rapide, on en est au dixième gouvernement d’après le 14 janvier 2011  et au quatrième consécutivement aux élections législatives de 2014. C’est certainement un record d’instabilité gouvernementale que peu de pays peuvent nous envier. Prenez département par département et vous vous rendrez compte que les ministres et secrétaires d’état passent à une vitesse vertigineuse. Signe des temps, Abdelkrim Zebidi nommé le 27 janvier 2011 à la tête du  ministère de la défense nationale retrouve ce département régalien dans le gouvernement Chahed II après l’avoir quitté le 13 mars 2013 et la boucle est bouclée. Zbidi aura ainsi été ministre de la défense nationale sous les trois présidents de la république que la Tunisie a connus après Ben Ali, Fouad Mebazaa, Moncef Marzouki et Béji Caïd Essebsi.

Evidemment ce n’est nullement un signe de stabilité bien au contraire. D’ailleurs pour parer à cette instabilité insidieuse qui risque d’être de mauvais effet sur les rouages de l’Etat, Youssef Chahed a dû faire appel à deux anciens ministres nommés aux mêmes postes qu’avant la révolution, Hatem Ben Salem à l’Education et Mohamed Ridha Chalghoum aux Finances. Certes leurs compétences respectives sont reconnues mais c’est surtout le fait qu’ils soient immédiatement opérationnels ;  dans deux fonctions hautement stratégiques à la veille de la rentrée scolaire pour l’un,  et  alors que le projet de budget 2018 est en train d’être bouclé pour l’autre, qui a largement justifié leur choix.

Même les ministères où le changement était l’exception sous Bourguiba ou Ben Ali comme ceux de l’Intérieur, des Affaires étrangères, de la Justice, de l’Education entre autres ont vu leurs titulaires faire un bref  passage  et s’éclipser. Le plus emblématique est celui des affaires étrangères, puisque dans certains pays le titulaire à ce poste est celui qui dure le plus longtemps, car en matière de relations extérieures, les partenaires n’aiment pas avoir à faire avec un nouveau venu surtout s’il s’agit d’un inconnu dans les cercles diplomatiques. Même si l’actuel titulaire des AE n’a pas été touché dans ce remaniement il est le septième ministre depuis le 14 janvier 2011.  Sans parler des ministères techniques où le changement est signe de remise en question des projets en cours d’exécution, lesquels ont vu leur mise en œuvre retardée rien que pour cela. D’autres questions plus stratégiques comme la réforme de l’enseignement ou la réforme des caisses sociales reviennent au point zéro chaque fois que le ministre concerné rend son tablier.

Cette instabilité gouvernementale est la mère de tous les vices que connaît le pays. C’est d’abord l’image de l’Etat qui en prend un coup. Changer un ministre c’est reconnaître implicitement qu’il a échoué et le faire d’une façon quasi-systématique c’est le signe d’un échec permanent qui finit par avoir un mauvais effet d’entrainement sur tous les autres  rouages. L’autorité de l’Etat, ce fameux prestige qu’il tient des hommes et femmes qui le représentent finit par être bafouée. A trop voir les ministres et secrétaires d’état passer, eux qui détiennent une importante parcelle de cette autorité on finit par ne plus reconnaître le prestige de la fonction qu’ils exercent, ce qui diminue d’autant leur attachement à l’Etat lui-même.

Si la « remanite » est un mal tunisien depuis la nuit des temps avec « les humeurs, odeurs et rumeurs de Carthage », il y a plus de deux mille ans, l’instabilité gouvernementale que l’on vit au cours des sept dernières années est la conséquence directe du régime politique qu’on s’est choisi et du mode de scrutin qui l’a porté. Le système de vote aux législatives ne permettant à aucun parti quelle qu’en soit la force de remporter la majorité absolue, le premier parti vainqueur est obligé à former des coalitions pour pouvoir gouverner, y compris les plus improbables et même contre-nature. Dans un régime politique plus est de nature parlementaire, le chef de gouvernement pressenti est obligé à mener des négociations voire même des conciliabules avec les membres de sa coalition pour pouvoir prétendre à leur vote favorable lors de l’investiture de son équipe. Cela non seulement quand il forme son gouvernement pour la première fois mais aussi à chaque remaniement aussi limité soit-il. Dans notre Constitution relayée par le règlement intérieur de l’Assemblée des représentants du peuple, tout changement au gouvernement doit être avalisé par les députés. Ce qui est une formalité dans d’autres pays est une obligation dans le régime politique tunisien.

Ainsi donc ce dixième gouvernement post-révolution même si son Chef parle pour se rassurer de l’horizon 2020 ne sera pas le dernier d’une longue série qui commence à donner le tournis. Rien ne dit que dans quelques jours ou quelques semaines, nos gouvernants ne trouvent pas le moyen de remettre la rengaine du changement de gouvernement ou de ministre au goût du jour et qu’on se retrouve ainsi embarqué dans un énième remaniement sinon un dixième gouvernement.

Pour pouvoir agir dans la durée un gouvernement quel qu’il soit a besoin de stabilité, c'est-à-dire du temps nécessaire pour qu’il  lui puisse mettre en perspective des objectifs et  planifier les étapes pour les réaliser. A défaut les gouvernements ne vont qu’expédier les affaires courantes. Ce qui ne permet de remédier à aucun des maux   dont souffre le pays.

RBR

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