Pr Ali Chebbi: "Pour sauver le pays, il faut dépasser les frictions politiciennes et créer une instance suprême de pilotage de la crise"

Pr Ali Chebbi: "Pour sauver le pays, il faut dépasser les frictions politiciennes et créer une instance suprême de pilotage de la crise"
 
 
C'est un secret de polichinelle. Le dinar tunisien ne cesse de poursuivre sa chute aux enfers monétaires.Les records de régression pour notre pauvre monnaie malmené donnent le tournis. Pour un euro, il faut aligner 2.437 dinars et pour un dollar 2.139 dinars. Du jamais vu ! Pour comprendre les dessous de cette violente dépréciation et ses conséquences, nous avons interviewé le Pr Ali Chebbi, professeur d'économie à l'ISG de Tunis. Ce spécialiste de la question nous propose aussi des éléments de sorties de crise. Entretien !
 
Pourquoi le dinar est-il si déprécié ?
 
La valeur du dinar et son évolution synthétise l’état de l’art de toute l’économie. Sa dépréciation est une tendance lourde observée depuis 1992, date de création du marché interbancaire et 1993, année de sa convertibilité courante. Cependant, l’accélération de de sa dépréciation et son instabilité accrue méritent une attention prioritaire. Pour l’analyser, les causes structurelles ensont manifestes :il s’agit d’un défaut de ‘’compétitivité hors-prix’’ de l’économie tunisienne couplée avec un régime de changepeu approprié dans un contexte de fragilités macroéconomiques aux causes multiples et d’inaction de la politique économique.
 
La compétitivité hors-prix dont nous parlons est celle permettant au secteur on-shore (c’est-à-dire des résidents) de réduire les couts de sa production en en élevantla quantité et la qualité avec le soutien de politiques industrielles. Ceci est dans la perspective d’avoir des parts stables (croissantes) dans le marché mondial garantissant des gains de productivité et des entrées en devises soutenant les réserves gérées par la BCT et stabilisant le dinar sur le marché de change. Or, cette ‘’compétitivité hors-prix’’ fait défaut en Tunisie par rapport à la ‘’compétitivité-prix’’ voulant dire tout simplement ‘’ vendre à un prix moindre pour recevoir plus ’’, abstraction faite des gains de productivité.
 
Surprenant est le fait qu’en dépit du défaut de ‘’compétitivité hors-prix’’, le régime de change en Tunisie soit de plus en plus flexible. Or, un régime flexible suppose (i) une économie performante, (ii) des secteurs exposés réellement compétitifs, et (iii) des banques performantes tendant à couvrir les normes internationales. Ces conditions ne sont actuellement pas vérifiées. Un travail préalable aurait dû être fait sur (i) le choix du régime de change optimal pour la Tunisie, (ii) la stratégie commerciale, (iii) la diversification verticale et horizontale du système productif,…
 
Y a-t-il d'autres facteurs qui vont à l'encontre de la stabilité du dinar?
 
Outre les chocs des termes de l’échanges et l’instabilité des marchés mondiaux, d’autres facteurs de court terme réagissent à l’encontre de toute stabilité du dinar (i) selon le régime actuel, il n’est permis à la BCT d’intervenir sur le marché interbancaire de change qu’en injectant la devise quand le taux de change dévietrop par rapport au fixing. Ceci fait anticiper les banques sur l’intervention future de la BCT et leur offre la possibilité de spéculer sur le dinar, et va de pair avec les intérêts les banques les plus performantes, (ii) cette pression indirectement exercée par les banques commerciales sur la BCT a été soutenue par la décision de l’ex-gouverneur de la BCT quand il a curieusement annulé de manière discrétionnaire en Juin 2012 ‘’l'obligation imposée aux banques, sauf dérogation, de transférer à la BCT leurs soldes journaliers de devises (le Nivellement)’’, (iii) cette décision est potentiellement favorable à l’expansion du marché parallèle de la devise et donc à la distorsion additionnelle du système de prix. 
 
A la suite de cette décision, tout le monde se rappelle la chute brutale et immédiate du dinar par rapport à l’€, dépassant pour la première fois depuis 2005la barre de 2TDN/€, et la baisse des réservesà 98 j d’importation. Quelle qu’en soient la pertinence et les considérations de l’époque, ses effets sont négatifs sur le volume des réserves et donc sur la stabilité du dinar. Encore plus curieuse serait la résistance de la BCT à annuler cette décision unilatérale.
 
En plus de ces raisons internes, la politique monétaire aux USA consistant au relâchement du QE (qui s’est traduit par la hausse des taux directeurs de la Fed) a fait que le $ s’apprécie par rapport à l’€ par le biais du ‘’Carry Trade’’ et de la diversification internationale de portefeuilles (puisqu’en même temps la BCE a adopté le QE pour éviter le risque de désinflation en Europe). Cette hausse du $ s’est renforcée par la baisse du prix du pétrole, soit un fait stylisé vérifié depuis l’adoption de l’Europe de la monnaie unique en 1993… de telle sorte que le dinar soit déprécié par rapport au $.
 
Quelles sont les conséquences de la dépréciation du dinar
 
A notre sens, les effets de cette dépréciation seraient (i) des tensions inflationnistes importées, (ii) le gonflement de la dette extérieureen monnaie locale et le risque grandissant de sa non-soutenabilité, (iii) l’élargissement du déficit courant au vu de l’inélasticité de nos importations ainsi qu’une grande partie de nos exportations, (iv) l’érosion des réserves de change au vu des engagements de la BCT en matière de paiements extérieurs et d’injections sur le marché de change, (v) le chômage dans les activités dépendantes et l’arbitrage qui leur sont imposé entre ‘’répercuter la hausse des prix due àla dépréciation du dinar sur les prix’’ et la ‘’contraction de leur activités’’ due justement à  la dépréciation. 
 
Notons que nous importons environ 80% de nos besoins de biens d’équipement et de divers inputs, (vi) la possible baisse des transferts extérieurs nets due non seulement au chômage surtout en Europe mais aussi à l’anticipation de dépréciations marginales du dinar quand le gouverneur mène un discours de défaut de perspectives.
 
Dans le contexte actuel (i) de défaut de Politiques Fiscales Préventives risquant le glissement du déficit budgétaire concomitant à celui commercial, (principe des vases communicants) qui, de son coté, évolue à la lenteur des exportations et l’inélasticité des importations. Notons que la dette publique, extérieure et domestique n’est déjà pas soutenable en 2014 et en 2015, et le sera fort probablement en 2016, (ii) d’inaction de politiques de régulation conjoncturelles,proactives et contra-cycliques, du moins annoncées, (iii) de réaction aux déficits, presqu’instantanée et précipitée vers l’endettement, (iv) du primat de la solvabilité de la dette extérieure sur les reformes requises,… le dinar ne peut que se déprécier, les réserves ne peuvent que diminuer et la soutenabilité des équilibres macroéconomiques ne peut qu’être menacée.
 
Avisons que le‘’taux de change effectif réel d’équilibre’’, pris pour repère par la BCT et adopté par quelques-uns pour justifier qu’il y a encore de la marge de manœuvre pour plus de dépréciation à travers plus de flexibilité, ne sera jamais atteint tant que le système de prix est distordu et les marchés sont marqués par des imperfections, comme montrépar les évidences empiriques. En plus, le calcul de l’agent économique tunisien est tout simplement basé sur le taux de change nominal, et ses anticipations semblent être adaptatives et non-rationnelles pendant cette récession.
 
Quelles recommandations proposeriez-vous pour que la Tunisie sorte de cette crise?
 
Ce que nous proposons exige de (A) délaisser les frictions politiciennes au profit du sauvetage du pays (B) créer une instance suprême de pilotage de la crise pour la gestion des fragilités macroéconomiques, synthétisées dans la dépréciation du dinar,qui soit soutenue par des compétences nationales maitrisant l’ingénierie économique et (C) arrêter tout projet de loi sans programme de réformes le justifiant et faisant objet d’un minimum de consensus national.
 
Concrètement, nous proposons 10 recommandations à caractère urgent (i) la réforme du régime de change en ce sens qu’il soit approprié à la performance économique du pays comme le prouve la littérature empirique ( le travail de quelques jours)(ii) l’annulation immédiate de la décision prise en 2012 permettant aux banques de ne pas transférer à la BCT leurs soldes journaliers de devises. 
 
En réalité, cette décision fait partie du champ d’exercice du Gouvernement et non de la BCT, (iii) le renforcement du contrôle des transactions en devises (sources et destination) par un plan de sécurité ferme, et aussi la possibilité d’instaurer une zone de sécurité pour la production et l‘exportation du phosphate, (iv) l’adoption d’un package de mesures restrictives ponctuelles (disons jusqu’à Décembre) réduisant le déficit commercial et budgétaire telles que : (a) des barrières commerciales à l’encontre des produits de luxes, (b) le rationnement ciblé descrédits à la consommation qui n’altère pas l’effet de la demande globale sur la croissance ni le bien-être des classes moyennes et des plus démunies, (c) la réduction d’une part des dépenses de fonctionnement (10 %, comme c’était en Septembre 2013 pour maitriser les deux déficits), (d) l’annulation de l’exemption fiscale sur les produits de luxe adoptée dans la LF 2016, (e) l’annulation des fondsalloués au financement des micro-projets pour les nouveaux diplômés,à couts élevés par poste employé, en le remplaçant par le financement direct des entreprises en difficultés à condition qu’elles recrutent un certain nombre de jeunes, (f) l’annulation des révisions à la baisse programmées des prix des carburants car à effet insignifiant sur le bien-être du consommateur, mais pèsent lourd sur le budget, (g) l’accélération de la récupération des biens mal-acquis ainsi que le recouvrement fiscal, quitte a ce que les parlementaires permettent des raccourcis procéduraux, (v) le report des reformes prescrites dans le cadre du dernier prêt-FMI en les reportant et les renégociant en fonction des priorités du pays et ses capacités institutionnelles et d’emprunt, (vi) le report de la discussion du plan de développement 2016-2020, qui n’est plus une priorité pendant la crise, surtout dans sa dernière version, assez discutable, soumise au parlement, (vii) un rôle actif devant être joué par le ministère du commerce ainsi que la diplomatie économique en initiant une diversification de notre portefeuille commercial via, entre autres, une nouvelle stratégie de communication à l’internationale. (viii) Nous ne savons pas si la Tunisie s’est préparée au sommet du CNUDCED (G77) à Nairobi  les 15-22 juillet 2016, qui portera sur le financement du développement durable et inclusif et autres thèmes et contacts opportuns. 
 
En fait le FMI, la BM, la BAD et l’UE ne devraient pas être les seules partenaires de développement et de reformes structurelles,(ix) une fédération d’un plan d’action collectif programmé dans le temps, et surtout(x) une stratégie de communication responsable et coordonnée entre la BCT et le gouvernement, basée sur la mobilisation de toutes les parties prenantes y compris la population.D’autres propositions plus détaillées auraient été avancées si le cadre était large. Tout ceci sans relance de l’investissement privé aurait une portée limitée.
 
 
 

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