Tunisie: Soixante-dix ans après, que reste-t-il de l’indépendance ?

Tunisie: Soixante-dix ans après, que reste-t-il de l’indépendance ?

Soixante-dix ans après l’indépendance, le 20 mars peine à retrouver son éclat. Entre tentatives de réécriture de l’histoire et attaques contre les acquis sociaux et civils, la Tunisie est confrontée à un paradoxe : la mémoire de l’indépendance vacille tandis que la figure de Habib Bourguiba resurgit comme symbole d’un État moderne que certains semblent vouloir oublier.

Soixante-dix ans après l’indépendance, le 20 mars n’a plus la résonance qu’il avait autrefois. La date est toujours là, inscrite dans le calendrier national, mais elle semble avoir perdu une partie de son âme. La ferveur s’est atténuée, l’enthousiasme aussi. Comme si, au fil des années, le doute s’était installé dans l’esprit des Tunisiens quant au sens même de leur indépendance.

Après le 14 janvier 2011, certains ont cru bon de réécrire l’histoire. Des voix se sont élevées pour relativiser l’indépendance, pour en minimiser la portée, allant jusqu’à contester le rôle central joué par Habib Bourguiba dans la libération du pays et dans la construction de l’État moderne. Le trouble fut profond et a laissé des traces durables dans la mémoire collective.
Comme pour illustrer cette mise en garde attribuée à Karl Marx : un peuple qui renie son histoire s’expose à la revivre.

Sept décennies après l’indépendance, le sentiment domine que certains acquis fondamentaux ont vacillé. La polémique récurrente autour du Code du statut personnel en est la preuve la plus frappante. Ce texte fondateur, qui a fait de la Tunisie une exception dans le monde arabe et  musulman, a été la cible de campagnes virulentes, menées au nom d’une vision rétrograde de la société et d’une interprétation rigoriste de la religion.

Pour les partisans de la « chariaa » et leurs alliés, encore nombreux et parfois bruyants, la femme est devenue le champ de bataille privilégié. Derrière les attaques contre ses droits, c’est en réalité la nature même de l’État tunisien qui était visée : un État civil, moderne, fondé sur la loi et non sur la doctrine. Sans la mobilisation d’une large partie de la société, et sans l’engagement courageux des femmes en première ligne, ces acquis auraient pu être balayés.

Dans ce contexte de doute et de désillusion, certains observateurs ont relevé le paradoxe tunisien. Si Habib Bourguiba a réussi à « créer une fierté nationale », la « révolution » a échoué à « engendrer une citoyenneté tunisienne ». D’où « la réémergence de la figure tutélaire » du premier président de la République, qui avait su « moderniser la Tunisie, mais aussi la nostalgie, parfois myope, des années Ben Ali, où la centralisation garantissait ordre et stabilité », écrivait Bertrand Le Gendre, ancien rédacteur en chef au journal Le Monde et professeur associé à l’université Panthéon-Assas Paris-II, dans son livre "Bourguiba".

L’indépendance n’est jamais définitivement acquise. Elle ne se résume pas à une date ni à une cérémonie. Elle est un combat permanent contre l’oubli, contre la régression et contre toutes les tentatives de dénaturer l’histoire. Elle est une responsabilité collective qui oblige chaque génération à préserver ce qui a été construit et à corriger ce qui doit l’être, sans renier les fondations.
Car une nation qui perd le fil de sa mémoire finit par perdre aussi le sens de son destin. Et lorsque les repères s’effacent, ce n’est pas seulement le passé qui vacille, mais l’idée même d’avenir. Et un peuple qui doute de son passé finit toujours par fragiliser son présent et compromettre son avenir.

B.O

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