Une nouvelle stratégie industrielle pour une Tunisie verte et numérique, intégrée aux chaines de valeur mondiales

Une nouvelle stratégie industrielle pour une Tunisie verte et numérique, intégrée aux chaines de valeur mondiales

Par Ghazi Ben Ahmed

Pour renouer avec la croissance et créer des emplois, la Tunisie doit transformer et développer les secteurs d’activité traditionnels et nouveaux, soutenir le secteur privé et aller vers une industrie plus verte et plus numérique, à même d’attirer les chaines de valeur mondiales qui cherchent à se relocaliser dans le voisinage européen.

Ces nouvelles opportunités pourraient donner un nouveau souffle aux relations entre la Tunisie et l’UE, et constituer l’essence d’un partenariat structurant avec l’UE, adapté à la transition économique en Tunisie, et à la recherche d’une plus grande résilience des chaînes d’approvisionnement européennes.

Les chaînes de valeur mondiales ont impulsé une transformation économique de la Tunisie

L’Accord d’Association signé en 1995 et l’ouverture de la Tunisie aux échanges internationaux lui ont permis d’augmenter substantiellement ses exportations (de 2 à 9 milliards d’euros en moins de 15 ans), tirées par le secteur manufacturier.

Les chaines de valeur ont ainsi contribué à sa spécialisation et à son enrichissement sans obliger la Tunisie à créer de toutes pièces des filières industrielles. Elles ont aussi favorisé une transformation en faveur de secteurs plus intensifs en technologie et compétences. Cette montée en gamme et la diversification des exportations témoignent d’un potentiel de croissance élevé. « Les performances des filières électronique, mécanique et électrique, pharmaceutique et plastique sont particulièrement bonnes, reflétant un investissement de longue date dans le secteur éducatif, notamment les sciences et l'ingénierie(1)  ». 

De plus, « l'analyse par produit exporté révèle une forte progression de la Tunisie vers des produits plus complexes et sophistiqués, avec une densification du tissu industriel ».

Ce dynamisme des exportations et la progression de la Tunisie dans les chaines de valeurs mondiales sont étroitement liés aux investissements directs étranger et aux entreprises totalement exportatrices (ou offshore).

Ces dernières ont toutefois un faible effet d’entrainement sur le reste de l’économie, comme l’explique une note de l’OCDE, « ces entreprises s’approvisionnent peu sur le marché local et servent rarement la demande locale, reflétant en partie la complexité des procédures douanières, fiscales et administratives. La levée des contraintes à l’exportation rencontrées par les entreprises du secteur onshore et le décloisonnement entre régimes offshore et onshore permettraient à la Tunisie de se hisser dans les chaines de valeur mondiales et d’en tirer plus d’avantages, notamment en termes de progrès technologique, de création d’emplois et de richesse. »

De plus, l’efficacité des services logistiques autour des infrastructures portuaires est faible, ce qui affecte la qualité et la disponibilité des services de manutention et de transport de marchandises. Sans compter le climat délétère marqué par des contestations sociales à répétition et la corruption généralisée. En outre, depuis 2011, la Tunisie stagne, et a pris un retard de plusieurs années avec ses concurrents directs sur les infrastructures portuaires, et sur des critères cruciaux pour les investisseurs étrangers comme le temps d'attente à la frontière ou l'efficacité des services douaniers. 

Les prochaines années seront décisives pour mettre en place les conditions propices à la réussite de la transition économique. Au moment où l’Europe entame sa transition vers la neutralité climatique et le leadership numérique, la Tunisie devrait mettre en place une stratégie industrielle verte, fondée sur la concurrence, l’ouverture des marchés, la recherche et les nouvelles technologies, afin que son industrie puisse jouer un rôle significatif dans cette nouvelle ère.

L’industrie ne peut se contenter de s’adapter. Elle doit devenir l’accélérateur et le catalyseur du changement et de l’innovation. Pour cela, l’accent doit être mis sur les écosystèmes industriels, afin de tenir compte de tous les acteurs d’une chaîne de valeur.

La Tunisie dispose de plusieurs atouts qui lui permettent d’être un acteur potentiel de relocalisation des chaînes de valeur mondiale et surtout européenne. Ce qui d’ailleurs a été confirmé aussi par la BERD, lors d’un webinaire, organisé en janvier 2021 par la CONECT International, sur le thème ” Place de la Tunisie dans la mondialisation Post-Covid “.

Mais au-delà des avantages comparatifs dont dispose la Tunisie, et qui ne sont en réalité qu’une image statique, il serait judicieux de miser aussi sur de nouveaux secteurs d’avenir, comme la fabrication des batteries qui représente un enjeu majeur pour la mobilité électrique. Ainsi de nouvelles possibilités de coopération s’offrent avec l’Union européenne qui cherche à concurrencer l'Asie sur ce marché d'avenir qui représente, tous types confondu, 80 milliards de dollars en 2018 et augmente de 9% par an depuis 2010. Aujourd’hui, il y a le projet d'Airbus des batteries, débuté en décembre 2019, et un second projet vient d'être lancé, "Innovation européenne dans la batterie".

Reprendre les discussions avec l’UE sur de nouvelles bases

Les relations entre la Tunisie et l’UE ne doivent pas être vue sous le seul prisme du commerce et de l’accès au marché, mais aussi et surtout en terme de montée en capacités et de mise à niveau du secteur privé. Ce partenariat doit être mû par un projet structurant. A court terme, il s’agira de favoriser et d’accompagner la régionalisation des chaînes d’approvisionnement et faciliter le commerce et l’intégration régionale afin d’équilibrer efficacité et résilience. La 11e conférence ministérielle de l’UpM sur le commerce a souligné pour la première fois qu’il importait de « veiller à ce que les partenaires méditerranéens puissent tirer pleinement parti de l’ouverture des marchés ».

Une stratégie industrielle tunisienne coordonnée avec l’UE et les principaux partenaires financiers de la Tunisie serait judicieuse et plus efficace. Car, l’enjeu serait alors pour la Tunisie d’adapter son offre, vers notamment des standards et normes de qualité plus exigeants, et de mettre en œuvre les réformes nécessaires afin de pouvoir répondre à toute dynamique européenne (et au-delà) orientée vers la réorganisation régionale du modèle de production et d’approvisionnement.

L'approche « Team Europe » née dans le contexte de la crise sanitaire et initialement conçue comme un moyen de valoriser le soutien collectif européen aux pays partenaires en réponse à la pandémie, pourrait également répondre à d’autres problématiques et aider la transition économique en Tunisie. Dans le même esprit, l’UE pourrait mobiliser de nouveau les principaux partenaires financiers de la Tunisie (Banque européenne de Reconstruction et de Développement – BERD, Banque européenne d’investissement – BEI, groupe BM, FMI, Banque africaine de développement – BAD, Agence française de développement – AFD et Kreditanstalt für Wiederaufbau – KFW). Une première mission de haut niveau avait eu lieu en juillet 2018 afin d'établir un mécanisme de coordination renforcée.

Il y a certes une forte volonté politique de la part de l’UE pour aider la Tunisie à réussir sa transition démocratique, et une prise de conscience que cela nécessite de réussir au préalable la transition économique. Toutefois, une fatigue s’est progressivement installée de part et d’autre, mêlant tergiversations et frustrations sur fonds de déficit de communication et de pédagogie.

Pour conclure, l’approche ALECA, trop complexe et laborieuse, focalisant sur le libre échange sans mise à niveau bien définie au préalable et sans réelle stratégie concertée, ni vision de long terme, pour insérer la Tunisie dans l’écosystème européen, ne séduit pas les tunisiens.

Un Accord de partenariat pour la transition économique (APTE) avec moins de chapitres, et donc plus focalisé sur la mise à niveau et le renforcement des capacités, répondrait mieux aux besoins de la Tunisie d’un partenariat équitable et fructueux, en termes (i) de capacité pour adapter son industrie à la double transition verte et numérique, et (ii) de capabilité pour son secteur privé en général, et ses chaines de valeur en particulier, à bénéficier d’un meilleur accès sur le marché européen, et bénéficierait en même temps à l’UE à travers une plus grande résilience de ses chaînes d’approvisionnement.

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[1] Insertion de la Tunisie dans les chaines de valeur mondiale et rôle des entreprises offshore. Document de travail du département des affaires économiques de l’OCDE N° 1478

http://www.oecd.org/officialdocuments/publicdisplaydocumentpdf/?cote=ECO/WKP(2018)26&docLanguage=Fr

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