Abondance de spécialistes: pourtant ça ne tourne pas !

Abondance de spécialistes: pourtant ça ne tourne pas !

Par Pr. Ali Chebbi,
Expert Economiste auprès d’une Institution Internationale

Comment expliquer l’abondance de spécialistes tunisiens face à une situation économique qui semble de plus en plus difficile. Est-ce un déficit de solutions ?

Pour être impliqué de manière savante dans les affaires publiques requiert d’abord la spécialisation et la pratique et de préférence le consulting public pendant des années. Mais, pour autant que la situation en Tunisie soit claire et pas aussi compliquée que dans d'autres pays de la région, et mise à part la bonne qualité relative de nos ressortissants de l’université du domaine de l’économie appliquée, je plains les économistes tunisiens dont certains n'ont cessé depuis des années d'apporter des éclairages supplémentaires à l'opinion publique mais sans feedback. 

Ainsi, ils proposent parfois des voies de sortie, même dans la précipitation, toutefois sans intérêt, de la part des autorités préférant toujours annoncer leurs décisions à portée limitée car sans plan global directeur sur le moyen terme ; d’autant plus que les solutions ne doivent pas être uniques. Les exemples faisant l’objet d’alternatives sont nombreux comme celles au Statut de la BCT, la nouvelle loi bancaire, les politiques sectorielles, les nouveaux produits financiers publics, les stratégies de l’endettement extérieur,..., et j’en passe. Mais à quoi serait-ce dû ? 

Je crois que cinq les faits suivants, tous ou partie, en sont pour quelques chose :

1- L’Economie n’est de facto pas la priorité ?

A l’encontre de ce qui est annoncé, le volet économique approprié aux prérogatives de la transition semble de facto être relégué au second plan puisque (i) la capacité institutionnelle qui lui est mobilisée est très limitée, i.e, la part des économistes dans le Gouvernement est toujours négligeable. (ii) le discours officiel néglige les conditions économiques de la consolidation du processus de démocratisation, qui en principe devrait être le principal repère. (iii) les fragilités macro-économiques aux causes multiples ne sont pas traitées par des politiques macroéconomiques adéquates.(*) 

En effet, les mesures régulatrices adoptées ne portent souvent que sur les ajustements des prix des carburants visant la réduction du déficit public, ou le Taux Directeur visant la diminution de l’intervention de la BCT et la pression sur la demande de devises. Or, les défis économiques dépassent le seul souci des équilibres d’un seul agent économique, à savoir l’Etat ; et l’objectif de l’équilibre du taux de change ne devrait pas être ci-urgent, car il semble en revanche se réaliser aux dépens des réserves de change et de la situation de la balance commerciale, et non le contraire. 

Mieux encore, contrairement aux leaders politiques dans le monde, le discours de certains de nos Politiques aborde ‘’l’Analyse Economique’’ qui est un volet très difficile car porteur du risque de passer outre l’essentiel et induire les vis-à-vis en erreur quand l’intervenant n’est pas économiste. S’ajoutent à cela les faibles arguments avancés en faveur de leurs propos. Ainsi, plusieurs erreurs devenues des “vérités’’, ont été commises en public, comme : (i) ‘’la création de l’emploi par la création d’entreprises ou les transferts directs’’, ce qui se présente comme une manœuvre trop couteuse et peu efficace. 

(ii) ‘’les solutions au secteur informel par son intégration dans les circuits reconnus, sachant que c’est une manœuvre irréaliste et se présente comme un raccourci simpliste à un problème compliqué. (iii) ‘’la relation salaire/inflation, prise par les revendicateurs des augmentations salariales comme réponse à l’inflation, et par ceux expliquant l’inflation comme effet de l’augmentation salariale’’, alors qu’aucune étude empirique n’a été faite pour se prononcer sur cette relation. Ou aussi des déclarations en dehors de la théorie et des standards : ‘’la Tunisie devrait revenir à sa vocation d’exportation industrielle’’. ‘’La réduction du déficit public aura des effets de diminution de l’inflation’’, ‘’le Gouvernement devrait faire le nécessaire pour suivre les mesures prises par la BCT’’, etc… 

2- Les conflits d’intérêt retardent les réformes

Les affaires économiques publiques sont soumises aux conflits d’intérêts et à l'influence des groupes de pressions toujours en tiraillement, mettant ainsi en difficulté la mise en œuvre des réformes nécessaires (en s’y opposant ou les reportant à des dates indéterminées), et bloquant la réflexion sur les questions collectives fondamentales. Dans ce contexte, avoir recours aux spécialistes indépendants et au nombre suffisant à travers des mécanismes institutionnels élevant la capacité de l’Etat, serait de l’utopie, car confronté aux intérêts partisans et même personnels. Les rares occasions d’implication des compétences se présentent souvent dans une perspective médiatique ou de stratégie de communication.

3- Le système demeure surdéterminé en l’absence d’une ‘’clef de répartition de la rente’’

Le nombre de relations entre les parties concernées (équations) l'emporte sur le nombre d'objectifs contradictoires et/ou d’instruments possibles (variables), ce qui met en évidence un système surdéterminé et donc non-solvable, ou à solutions conditionnelles multiples. Se mettre d’accord en 2016 avec le syndicat sur des augmentations, et revenir sur l’accord ou le retarder pour avoir la 3è tranche du prêt FMI, en est une illustration. A ce propos, j’ai appelé depuis plus de cinq ans à la condition économique du ‘’contrat social’’ pour une transition lisse et à moindres coûts, à savoir “une clef de répartition de la rente” et une ‘’limitation du champ d’exercice de chaque partie prenante’’.(**) Je crois que si nous l’avions fait, nous aurions pu éviter l’enchevêtrement des rôles, les négociations interminables et la perte de beaucoup de temps précieux aux tunisiens, ainsi que les risques fragilisant la transition institutionnelle.

4- Les considérations électorales et les cycles politico-économiques

Le primat du Politique sur l'Economique devient de plus en plus évident car les conflits entre adversaires se font désormais dans l’espace public. Par exemple, sur les 64 points du document de Carthage-II, conçus et considérés nécessaires ‘’pour sauver le pays’’, 63 portant sur des mesures économiques ont été acceptés par les parties prenantes, et seulement le 64è à caractère politique n'a pas fait l'objet de consensus. Abandonnées, toutes les mesures n'ont alors pas été adoptées et ce n'était logiquement ‘’pas alors la peine de sauver le pays’’ ! Par l’approche de l’Economie Politique, ceci serait expliqué par les considérations électorales, voire la captation de l’Etat ; ne serait-ce que des mesures de court terme couvrant ce qui reste du mandat électoral, quitte à ce que des transferts et des avantages, non-nécessairement revendiqués, au profit d’une partie ciblée de la population soient effectués aux dépens de la ligne directrice de ‘’la rationalisation des dépenses’’ annoncée depuis 2 ans.

5- Les autorités ont toujours raisons.

Les autorités semblent être convaincues “d’avoir raison'' quant à leurs manœuvres et donc de ne pas avoir recours aux compétences nationales et aux spécialistes. Elle rate ainsi l’occasion de mettre à contribution d’autres approches pour les mêmes difficultés, si bien que dans les situations sous-optimales, les solutions alternatives sont a priori nombreuses. Cependant, elles devraient être plus modestes dans le traitement des dossiers économiques.

Enfin, pourtant l’économie tunisienne a perdu de son potentiel de croissance, elle demeure compétitive dans la région à cause de plusieurs atouts, cependant sa gestion actuelle est hypothéquée par les prédateurs de la rente et par quelques dirigeants-clefs n’ayant pas suffisamment de vision quant au risque que pourrait courir la collectivité. Les institutions de l’Etat, trop limitées pour le moment, devraient être inclusives, non seulement par les mécanismes de distribution des chances à travers les citoyens, mais aussi en matière d’implication et de participation dans les choix collectifs, mobilisant les compétences appropriées aux positions déficitaires. Marginalisées, ces compétences ne cessent de quitter le pays..

(*) Ali Chebbi : ''De la transition institutionnelle en Tunisie : Entre optimisme et risque de renversement !'', 4-7-2013. Espace Manager.
https://www.espacemanager.com/de-la-transition-institutionnelle-en-tunis...
(**) ------------- : ‘‘Tunisie : Une vulnérabilité macro-économique aux causes multiples'', 24-4-2013. Espace Manager.
https://www.espacemanager.com/tunisie-une-vulnerabilite-macro-economique...
 

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