Le ras-le-bol du personnel de santé : l’Etat démissionnaire !

Le ras-le-bol du personnel de santé : l’Etat démissionnaire !

 

Un médecin, anesthésiste-réanimateur de son état, Amine Zargouni a annoncé sur les médias qu’il a écrit à l’Ordre national des Médecins pour lui demander de retirer son nom de la liste des praticiens du pays. Geste symbolique du ras-le-bol du personnel médical en réaction au ciblage de toute la profession par plusieurs composantes de la société devant le silence assourdissant des autorités publiques qui ne font rien malgré les efforts fournis par les institutions représentatives y compris syndicales et les associations concernées.

De plus, le jour où le personnel de santé, médical, paramédical et autres auxiliaires entamaient une grève générale, la première de la Tunisie indépendante, le tribunal de Gabès a rendu son verdict dans l’affaire du patient décédé des suites d’une transfusion sanguine dans laquelle sont impliqués un médecin anesthésiste et un infirmier. La justice a eu la main lourde puisque le premier écopait d’un an de prison alors que le second s’en est sorti avec six mois d’incarcération. Cette affaire est d’ailleurs à l’origine de cette agitation qui rassemblé pour la première fois l’ensemble des blouses blanches.

Réduire cette question à une querelle médecins/juges ou pour schématiser un conflit corporatiste entre les blouses blanches et les robes noires est totalement absurde. Il s’agit en fait d’une question de société qu’il faut prendre avec tout le sérieux requis. C’est, à n’en pas douter, si on veut bien y regarder l’un des signes de la transition mentale de la société. Jusqu’ici, en effet, la mort était une fatalité que tout le monde acceptait quand elle arrivait et quelle qu’en fut la cause parce qu’elle était « écrite » dans les tables invisibles du Créateur, qui lui seul est Eternel.

Dans tous les cas, même la médecine ne pouvait la retarder, car c’est la volonté divine qui en fixe l’échéancier. L’évolution de la société fait que ces vérités évidentes n’ont plus cours. Mais comme dans tous les mouvements de balancier, c’est désormais, l’exagération de l’autre côté qui prend le relais. La médecine qui avait pour rôle d’adoucir les souffrances devient la science qui doit allonger la vie. On lui fait supporter une responsabilité qui dépasse ses capacités. Le médecin comme l’infirmier n’est plus le professionnel qui apporte des soins dans la limite de son savoir qui est dans tous les cas limité. On demande de lui plus qu’il ne peut offrir. Car on réclame de lui rien moins que faire obstacle à la mort à tout prix. Même quand c’est impossible, surtout si c’est impossible.

La mutation sociale sur ce plan est certaine que l’on soit très ou moyennement croyant surtout que s’y ajoute un élément non négligeable, celui des éventuelles indemnisations que l’on se croit en droit de réclamer même si la vie n’a pas de prix.

Ce débat de société est salutaire mais il doit se dérouler de façon raisonnable et sans emportements ni d’un côté ni de l’autre. Il faut d’abord aligner des évidences desquelles il importe de ne pas s’écarter. L’élément fondamental qu’il importe de souligner c’est que les médecins forment l’élite de la société. Pour obtenir la dignité de docteur en médecine il faut de longues études pour lesquelles on sélectionne les meilleurs élèves. Si cette élite n’est pas respectée comme il se doit elle peut déserter le pays et trouver un meilleur accueil ailleurs. Du reste nos médecins ont la cote partout dans le monde et réussissent tous les concours auxquels ils se présentent mieux que quiconque.

La deuxième vérité d’évidence, c’est que le médecin ne peut être jugé que par ses pairs. Ni le juge ni le politique ne peut interférer dans le travail de la médecine. Car ce qu’on ne sait pas c’est qu’il n’y a pas des maladies, mais des malades. Chaque cas est spécifique et nul autre qu’un praticien ne peut juger le travail de son collègue. Le troisième aspect, c’est que le médecin est par essence celui qui sauve et protège la vie. L’accuser de provoquer la mort et de façon préméditée est le plus pire des affronts qu’on puisse lui faire.

Il est bien sûr indispensable d’ouvrir le dossier de ce qu’il d’appeler les « accidents médicaux » un terme générique que je préfère à celui plus accusateur d’erreurs médicales. Car en médecine, il y a les aléas inhérents aux soins que le médecin préconise. Puisqu’aucun acte n’est par définition bénin. Ingérer un médicament ayant des effets secondaires peut provoquer un accident de santé parfois grave sans parler les risques liés à l’anesthésie toujours possibles. Il y a ensuite les incidents qui sont provoqués soit par le milieu hospitalier, qui se manifestent sous forme de maladies nosocomiales, soit par une défaillance dans la chaîne des soins.

Evidemment, comme dans toute œuvre humaine, toujours imparfaite il y a des erreurs médicales. Cela peut aller d’une erreur de diagnostic à une erreur plus lourde se rattachant à une mauvaise interprétation des réactions à la médication. Ces erreurs doivent être relativisées, car elles existent partout dans le monde et aucun système de santé y compris les plus performants. Ainsi aux Etats Unis comme en France « les incidents médicaux évitables » sont la troisième cause de mortalité après les accidents cardiovasculaires et les cancers (251.000 aux Etats Unis et 50.000 en France-statistiques de 2013).

D’ailleurs la législation en France concernant les « erreurs médicales » ne date que de 2002. Le texte de référence est la loi du 4 mars 2002 sur les droits des patients dite loi Kouchner(du nom du ministre de la Santé Bernard Kouchner). Cette loi a ouvert la porte à une indemnisation plus équitable de l'accident médical. Selon cette loi, tout accident médical reconnu comme tel peut donner lieu à une indemnisation. S'il est reconnu fautif après expertise, il appartiendra à l'assureur du responsable, médecin et/ou institution de soins, de proposer une indemnisation. S'il est non fautif et qu'il répond à certains critères de seuil établis par la loi, il sera pris en charge par l’ONIAM l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, un organisme public créé. Il appartient aux CRCI (commissions régionales de conciliation et d'indemnisation) de statuer sur la recevabilité de la demande, le plus souvent par voie d'expertise. Cette demande doit être introduite selon des formes spécifiques mais globalement simples. La procédure est gratuite. Elle permet dans près d'un cas sur deux de régler le différend à l'amiable.

Bien évidemment si on veut aller dans cette voie, il est indispensable d’y mettre le prix. D’abord au niveau des investigations médicales, car avant tout acte le médecin doit mettre toutes les chances de son côté. Il est en droit de demander au patient un « consentement » signé en bonne et due forme pour tout acte médical du plus bénin au plus compliqué. Cela va peser bien sûr sur les dépenses de santé et sur les charges des caisses sociales concernées. Un fonds spécifique devrait être créé à cette fin pour indemniser les malades. Une partie des dépenses devraient être supportées par les compagnies d’assurances avec ce que cela implique comme adhésion des patients et des établissements de santé à un système de santé par la force des choses onéreux.

En attendant que le véritable débat sur le coût de la santé publique soit engagé-et que les conditions y soient favorables- que fait l’Etat pour arbitrer le conflit actuel entre les professions de santé et la société en général. Son silence assourdissant. Le président de la république a bien reçu une délégation des médecins mais il n’y a pas de suite à cette démarche. La présidence du gouvernement fait la sourde oreille. Comme d’habitude elle n’agira que dans l’extrême urgence pour faire le pompier. L’actuelle ministre de la Santé a fait table rase du travail fait par son prédécesseur sur ce dossier et comme d’habitude elle tarde à rendre sa copie.

Alors que la santé, un des acquis de la Tunisie indépendante qui en jeu et que l’élite de l’élite est dans l’œil du cyclone les autorités publiques semblent démissionnaires. Il est temps qu’elles bougent.

Je ne saurais terminer sans reprendre le dialogue qu’a eu un ophtalmologiste renommé avec un juge qu’il a opéré d’une cataracte, une opération dite bénigne. Voici ce que le médecin spécialiste des maladies des yeux écrit sur sa page Facebook

« J'ai opéré dernièrement un juge de la cataracte, voilà ma discussion avec lui :

- moi : Marhaba , je vais t'opérer de la cataracte. Je ne suis pas le Bon Dieu, je ne garantis pas à 100% , moi je ne garantis que 95% de chances de réussite de l'intervention ,

- le juge : est alors??? -

moi : les 5% : l’ anesthésie peut entrainer la mort, l’ouverture du globe c’est l'hémorragie expulsive et donc la cécité, l'infection c’est la cécité aussi , en plus des autres incidents,

- le juge: tu me fais peur docteur, tu dit tout ça à tous les malades,

- moi: non pour les autres malades je dis « labess bi kodret rabbi »(ça va aller par la volonté de Dieu), pour les juges et les avocats je leur dis toutes les complications opératoires possibles car ils sont capables de mettre les médecins en prison pour une FAUTE MÉDICALE

-le juge effrayé : « khalliha bi kodret rabbi » laisses là à la volonté de Dieu.

L'intervention s'est bien passée avec des suites favorables À vous de juger »

Raouf Ben Rejeb

Commentaires

  • Soumis par Bechir Toukabri le 26 Mars, 2017 - 19:19
    L'auteur consciemment ou non répète les mêmes arguments pour faire des médecins une catégorie spéciale voir sacré donc intouchables. C'est vrai que l'apparition au grand jour de ce problème est certes un problème de société, qui dévoile une mentalité sordide chez une catégorie de Tunisiens: La vie d'un être humain à une valeur en fonction de l'appartenance de classe. Si un Tunisien des régions défavorisé meurt c'est pas grave, même si c'est à cause d'une erreur médicale ou d'une négligence.Par contre si on tue un chien c'est un crime abominable

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