Remaniement ministériel : Youssef Chahed sur le fil du rasoir

Remaniement ministériel : Youssef Chahed sur le fil du rasoir

Alors que la scène politique bruit de rumeurs, supputations et autres conjectures à propos d’un remaniement ministériel que l’on dit imminent, le Chef du Gouvernement Youssef Chahed fait la sourde oreille. Ni son entourage, ni ses conseillers, ni des « sources dignes de foi ou informées» ne veulent donner l’état d’esprit du Chef du Gouvernement en apparence seul maître à bord. Personne   n’ose confirmer ces supputations, encore moins les infirmer, laissant tout le monde sur sa faim. Certains des ministres à qui on pose la question haussent les épaules, d’autres se contentent de dire que le remaniement est de la compétence du Chef du Gouvernement et de lui seul sans plus de précision, quand d’autres, plus téméraires laissent entendre que ce remaniement est dans l’ordre des choses puisque deux ministères sont dirigés actuellement par des intérimaires et que tôt ou tard, il faudrait combler les vacances.

Youssef Chahed fait mine de ne pas entendre ces rumeurs, car il comprend très bien que  ce ne sont que  pressions exercées sur lui pour qu’il se  soumette aux désidératas des uns et aux diktats  des autres qui sont par la force des choses irréconciliables. Appréhende-t-il l’exercice ? C’est évident que ce n’est pas de gaité de cœur qu’il va devoir procéder à un réaménagement de son équipe, car ce serait admettre avoir fait de mauvais choix qu’il va devoir corriger. Ce n’est pas sur le plan humain que la question se pose puisqu’en politique il y a peu de place aux sentiments.

C’est sur le plan politique que l’exercice peut se révéler contre-productif pour lui. Car à entendre les uns et les autres au sein la coalition de partis qui constitue l’ossature de son équipe,  chacun veut tirer la couverture à lui. En premier lieu, son propre parti, Nidaa Tounés dont certains dirigeants et pas des moindres puisqu’on y trouve le numéro un Hafedh Caïd Essebsi sont en train de hausser le ton appelant à « un remaniement en profondeur » où leur parti occupera sa juste place, entendez une place prépondérante. Parmi  ceux qui crient le plus fort on trouve celui ou ceux qui défendent leur « droit » à un maroquin comme si cela était inscrit dans les tables de la loi. Ennahdha, l’autre poids lourd ne dit pas autre chose lorsqu’il menace de quitter le gouvernement si son poids n’est pas pris en compte dans le probable remaniement. Sans parler des autres qui se positionnent sans rien donner au change.

Les enjeux de ce changement partiel d’équipe gouvernementale sont nombreux. A presqu’une année de sa constitution, le cabinet Chahed a besoin d’être remanié non seulement pour combler des vacances mais parce qu’il faut booster l’action du gouvernement et lui donner un second souffle. Cela doit se voir au niveau des hommes et des femmes qui forment l’équipe ainsi qu’au niveau de la structure qui mérite d’être réaménagée. Au moment où la guerre contre la corruption et les malversations prend de l’ampleur il faut mettre en place une équipe plus combattive et nécessairement plus resserrée. Le second enjeu tient au fait que le gouvernement d’union nationale doit garder cette qualité. Le restreindre à deux partis comme le préconisent certains serait une erreur monumentale. L’ouvrir davantage à la société civile et aux compétences nationales ne serait que bénéfique pour lui. Le troisième enjeu et non des moindres est que le gouvernement Chahed 2 ne doit pas être soumis aux quotas partisans sinon il aurait raté le coche.

Le Chef du gouvernement a tout intérêt aussi et c’est l’autre enjeu de procéder à une restructuration du gouvernement pour le rendre plus resserré et indéniablement plus efficace. Ainsi il serait tout à fait indiqué de créer un grand ministère de l’Economie et des Finances regroupant les départements de l’industrie, du commerce, du développement et des finances. Cela assurera la cohésion et l’harmonie entre ces secteurs interdépendants. Mettre ensemble l’Education et l’Enseignement supérieur est aussi une bonne idée à creuser. La Coopération internationale doit revenir au ministère des affaires étrangères comme cela est de rigueur dans les autres pays. Quant au département des Tunisiens à l’étranger, il semble que la greffe avec les affaires étrangères n’a pas pris. Il serait indiqué soit d’en faire un ministère plein soit de le restituer au ministère des affaires sociales. Les collectivités locales doivent revenir pour leur part au ministère de l’Intérieur qui sans elle ne serait plus que le département de la sécurité. 

Quant aux appréhensions qui font que le Chef du Gouvernement doit réfléchir à deux fois avant de s’engager dans cet exercice qui peut être périlleux parce que semé d’embûches, elles tiennent à la manière dont il faut procéder pour le réaliser. Il est évident  que  si la décision du  remaniement vient de lui,  la composition de l’équipe n’est pas de son seul ressort quand bien même que c’est lui qui va la présenter à l’assemblée des représentants du peuple pour l’avaliser et au président de la république pour la nommer officiellement. Des concertations sont bien sûr indispensables même si le dernier mot lui revient. S’il ne montre pas d’enthousiasme à remanier son équipe, c’est parce qu’il sait que cela va être pour lui un véritable casse-tête. Le moment n’est peut être pas le plus propice à des conciliabules sans fin pour arrêter des choix  sur des personnes, ce qui donnera l’occasion à  des tiraillements sinon à  des conflits dont il n’a que faire alors que le mot d’ordre est à l’union et à la cohésion.

Procéder au  remaniement est une chose, obtenir la confiance de l’Assemblée des représentants du peuple dans les circonstances actuelles en est une autre. Youssef Chahed sait qu’il est  sur le fil du rasoir. On se rappelle que lors de l’investiture de son gouvernement en août dernier  il a obtenu le record  absolu de  167 voix favorables. Cette majorité plus que confortable s’est réduite comme peau de chagrin lors du seul remaniement très partiel auquel il a été procédé avec le changement du ministre des affaires religieuses et du secrétaire d’état au commerce en mars 2017 puisqu’elle a chuté à 119-120 voix favorables. Une confiance de moindre importance lors du prochain remaniement aura un  effet désastreux sur la crédibilité du gouvernement.

Il ne fait point de doute que Youssef Chahed n’aura pas grand intérêt à faire ce remaniement auquel il sera tenu à procéder contraint et forcé. Il n’aura en fait que des coups à prendre et pas beaucoup de bénéfice à en tirer. Au moins il a  la latitude de  choisir le timing. Le faire actuellement sous pression serait contre-productif pour lui et pour son équipe. Pourquoi ne pas l’envisager au lendemain de l’adoption du budget et de la loi des Finances à la fin de l’année, échéance qu’il a d’ailleurs lui-même indiquée dans une récente interview aux journaux. Le faire au lendemain  des élections municipales ne serait pas une mauvaise idée non plus. D’ici là, beaucoup d’eau aurait coulé sous les ponts.

RBR

 

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