Entre passion et discrimination, le parcours semé d’embûches des femmes journalistes tunisiennes

Par Nour BEN MRAD (*)
En 2015, Amel, jeune journaliste fraîchement diplômée de l'Institut de Presse et des Sciences de l’Information, décroche son premier poste dans une grande rédaction tunisienne. Passionnée, ambitieuse, elle rêve déjà de devenir rédactrice en chef.
Pourtant, au fil des années, elle constate un schéma récurrent : ses collègues masculins sont systématiquement promus plus rapidement, tandis qu'elle reste malgré toutes ses compétences et sa bonne volonté, cantonnée à des rubriques considérées comme « légères ».
Un jour, lors d’une réunion de rédaction, elle prend son courage à deux mains et décide de demander pourquoi les femmes sont absentes des postes stratégiques au sein de la rédaction.
On lui répond, avec un sourire condescendant : « Les femmes ne tiennent pas la pression de la direction. » Cette phrase, anodine en apparence, résonne encore dans son esprit et résume la situation des journalistes femmes en Tunisie.
L’histoire d’Amel n’est en effet pas unique. En Tunisie, de nombreuses femmes journalistes font face à un plafond de verre invisible mais bien réel. Elles sont majoritaires dans les rédactions, mais restent minoritaires aux postes de décision.
Les journalistes tunisiennes face à un plafond de verre dans les médias
Dans les rédactions tunisiennes, les femmes sont nombreuses, compétentes et animées par une passion inébranlable. Pourtant, lorsqu'il s'agit d'accéder aux postes de décision, elles se heurtent à un plafond de verre tenace, invisible mais bien réel.
Selon le Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT), les femmes représentent 55,4 % des journalistes en exercice. Un chiffre en constante progression, qui témoigne de la féminisation du métier. Mais cette domination numérique cache une inégalité criante.
Toujours selon la même source, seules 15 % des fonctions de direction dans les médias tunisiens sont occupées par des femmes, malgré leur majorité numérique dans la profession. Un chiffre révélateur des inégalités persistantes, alors que de nombreuses journalistes expriment leur volonté d’accéder à des postes décisionnels, d’être reconnues dans tous les domaines de l’information, et de bénéficier de conditions de travail équitables.
Un plafond de verre omniprésent
Pourquoi, malgré leur présence massive dans les rédactions, les femmes restent-elles sous-représentées aux postes de pouvoir ? Plusieurs facteurs entrent en jeu.
D'abord, une répartition genrée des sujets : les femmes journalistes sont souvent assignées à des rubriques jugées « secondaires » – culture, société, lifestyle – tandis que les hommes monopolisent la politique et l'économie, des secteurs considérés comme plus influents. Une assignation implicite qui limite d'emblée leur marge de progression.
Ensuite, un poids culturel et social persistant. Dans un pays où les mentalités évoluent lentement, la figure du « rédacteur en chef » ou du « directeur de publication » reste encore largement associée au masculin. Certaines journalistes témoignent même de pressions informelles lorsqu'elles ambitionnent des postes à responsabilité.
Enfin, les contraintes professionnelles et familiales pèsent lourdement sur les carrières féminines. Dans un environnement médiatique où la précarité grandit, beaucoup de femmes peinent à concilier vie personnelle et ambitions professionnelles, freinées par des horaires contraignants et un manque de flexibilité dans les entreprises de presse.
Selon une étude menée par Tunisie Numérique, la présence des femmes dans les postes de décision au sein des médias tunisiens reste très faible. En 2022, elles ne représentaient que 15 % des responsables dans le paysage médiatique national, contre 85 % d’hommes. Une situation qui reflète la persistance des inégalités de genre dans le secteur, malgré les avancées en matière de formation et d'accès à la profession.

L'espoir d'un changement ?
Face à ces défis, des initiatives émergent. Le Forum des Femmes Journalistes Tunisiennes (FFJT), lancé en janvier 2023, milite activement pour la promotion des femmes aux postes de décision. Il vise à créer des cercles de coopération et de partenariats avec des structures similaires, tant sur le plan régional qu'international. tunisienumerique.com
D'autres associations, comme le Collectif Medfeminiswiya, s'attaquent aux représentations stéréotypées des femmes dans les médias, dénonçant la manière dont elles sont souvent réduites à des rôles secondaires, aussi bien dans les rédactions que dans le traitement de l'information.
Un combat à poursuivre
Si la présence des femmes dans le journalisme tunisien n’est plus à prouver, leur combat pour une réelle égalité des chances reste d’actualité.
Les chiffres progressent, certes, mais lentement, notamment en ce qui concerne l’accès aux postes à responsabilité, la reconnaissance de leur expertise dans des domaines dits “durs” comme la politique ou l’économie, ou encore l’égalité salariale.
Derrière cette progression timide, les attentes des femmes journalistes sont claires: pouvoir exercer leur métier dans un environnement exempt de discriminations, être représentées dans toutes les sphères éditoriales, bénéficier des mêmes opportunités d’évolution de carrière que leurs homologues masculins, et voir leur travail valorisé à leur juste mesure.
Comme le souligne Imen Bahroun, présidente du FFJT : « Nous devons œuvrer ensemble pour garantir la protection des femmes journalistes et les aider à accomplir leurs tâches, notamment sur le terrain, sans entraves. »realites.com.tn
Le chemin est encore long, mais chaque initiative, chaque prise de parole, chaque action concrète rapproche un peu plus les journalistes tunisiennes de l'égalité tant espérée.
Éclats de réussite : des histoires qui inspirent
En 2023, les femmes représentent 55,4 % des journalistes tunisiens détenteurs de la carte professionnelle, soit 1 050 femmes sur un total de 1 898 journalistes, contre 848 hommes. Cette féminisation de la profession est notable, mais elle ne se traduit pas encore par une présence équivalente dans les postes de décision. En effet, quelque 15 % des femmes journalistes occupent des postes décisionnels dans les médias tunisiens. Selon Espace Manager, Monde News, Medfeminiswiya, L'economiste Maghrebin.
Cette disparité souligne la nécessité de promouvoir davantage l'égalité des genres dans les médias tunisiens. Des initiatives telles que le Forum des femmes journalistes tunisiennes, lancé en janvier 2023, visent à renforcer la présence des femmes dans les postes de responsabilité et à sensibiliser sur les défis spécifiques auxquels elles sont confrontées. Réalités Tekiano TeK'n'Kult Kapitalis
Bien que les obstacles soient nombreux, ils ne sont pas insurmontables. Certaines femmes journalistes en Tunisie ont brisé le plafond de verre et se sont imposées dans un univers médiatique encore majoritairement masculin. À travers des parcours inspirants, elles incarnent un message d’espoir et de détermination, prouvant qu’il est possible d’accéder aux postes de décision et d’avoir un réel impact sur l’information.
Des femmes qui se sont imposées dans les postes de décision
Par leur engagement, leur courage et leur professionnalisme, ces femmes journalistes ont contribué à une meilleure représentation des femmes dans les postes de décisions au sein des médias tunisiens.
Leurs parcours, mêlant journalisme, direction et parfois enseignement, illustrent l’intersection entre formation, expertise et responsabilité. Ils démontrent que les femmes peuvent réussir et s’affirmer dans les postes de décision au sein du secteur de l’information.
Ces journalistes ne constituent qu’un échantillon non exhaustif de l’accès des femmes aux postes de décision.
Néjiba Hamrouni

Première femme présidente du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) en 2011, feu Néjiba Hamrouni (décédée le 29 mai 2016) représente l’exemple même du militantisme pour la liberté de la presse et pour l’accès des femmes journalistes aux postes de décision. Pendant une dizaine d’années, elle a occupé divers postes au sein du quotidien Essabah avant de poursuivre sa carrière comme rédactrice en chef de la revue Cawtaryat, publiée par le Centre arabe d’étude et de formation de la femme (Center of Arab Woman for Training and Research – Cawtar).
En raison de son engagement, Néjiba Hamrouni avait été surnommée « Madame Liberté de la presse en Tunisie ».
Hamida El Bour

Titulaire d’un doctorat en sociologie et d’une maîtrise en journalisme de l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information, Hamida El Bour est la première femme à avoir dirigé l’Agence Tunis Afrique Presse, où elle a été nommée le 14 février 2015. Le 11 juillet 2017, elle est également devenue la première femme nommée directrice de l’IPSI.
Ses nominations à la tête de la TAP et de l’IPSI représentent une étape symbolique majeure pour la représentation des femmes dans les hautes sphères des médias en Tunisie. En tant que précurseure, elle a incarné la possibilité pour les femmes- journalistes ou expertes des médias - d’accéder à des postes de direction, même au sein d’institutions médiatiques publiques importantes.
Imen Bahroun

Première PDG de la télévision nationale tunisienne, Imen Bahroun a été la première femme à occuper un tel poste dans une télévision publique du monde arabe.
En tant que journaliste, elle a fait ses armes dans de nombreux médias tunisiens et étrangers, parmi lesquels la radio et la télévision nationales, Hannibal TV, Radio Express FM, l’agence Tunis Afrique Presse, ainsi que les journaux Essabah, Hakayek et Akhbar El Joumhouria, où elle a lancé un supplément spécial dédié aux femmes.
Durant la majeure partie de sa carrière, elle a occupé des postes de responsabilité au sein des rédactions. Depuis 2019, elle dirige le journal électronique mondenews.net et, en janvier 2023, elle a été élue présidente du Forum des Femmes Journalistes Tunisiennes, une organisation qui vise à renforcer la coopération entre les femmes journalistes et à promouvoir leur accès aux postes décisionnels au sein des médias.
Henda Ben Alaya Ghribi

Fille de la radio, ayant passé l’essentiel de sa carrière au sein de la radio nationale, Henda Ben Alaya Ghribi a été nommée en juin 2023 PDG de l'Établissement de la radio tunisienne (ERT), devenant ainsi la première femme journaliste à occuper ce poste.
L’ERT regroupe la radio nationale, Radio Zitouna, Radio Jeunes, Radio Culturelle, Radio Tunis Chaîne Internationale, ainsi que les radios régionales telles que Radio Sfax, Radio Monastir, Radio Le Kef, Radio Gafsa et Radio Tataouine.
Atidel Mejbri

Journaliste au sein de la revue Cawtaryat, puis directrice de la communication et de l’information au sein de CAWTAR (Centre d’études et de formation pour les femmes arabes), Atidel Mejbri a été désignée présidente du Conseil de la presse en Tunisie lors de sa mise en place officielle en avril 2017.
En tant que première femme à présider cette instance, qui vise à garantir l’éthique journalistique, l’autorégulation des médias, la liberté de la presse et le droit du public à une information de qualité, Atidel Mejbri a marqué une étape symbolique importante pour la représentation des femmes dans les sphères de décision médiatique en Tunisie. Son parcours peut inspirer d’autres femmes journalistes ou expertes à accéder à des postes de responsabilité.
Najoua Rahoui

Journaliste chevronnée ayant entamé sa carrière à Canal Horizons, Najoua Rahoui a été la première femme tunisienne à diriger une télévision privée, en prenant en 2007 la tête de Hannibal TV. Elle a ensuite, en 2010, dirigé l’équipe éditoriale fondatrice de la radio Express FM, qu’elle a menée d’une main de fer, devenant ainsi la première femme à diriger une radio privée.
Forte de son expérience dans le leadership médiatique, Najoua Rahoui a également dirigé la radio Shems FM et a cofondé l’agence de communication « Alternative Prod ».
Donia Chaouch

Figure emblématique de la station Radio Tunis Chaîne Internationale, Donia Chaouch a été nommée directrice de cette chaîne en 2012, après une trentaine d’années de service, de dévouement et de passion. Son parcours remarquable durant quarante ans dans le monde du journalisme, tant en tant que journaliste qu’en tant que directrice, mérite d’être salué.
Myriam Belkadhi

Directrice d’antenne de la radio Express FM depuis septembre 2024, Myriam Belkadhi est une journaliste et animatrice qui a fait ses preuves dans divers médias tunisiens, dont El Hiwar Ettounsi, Nessma TV, Shems FM et Diwan FM….
Spécialiste des talk-shows et des émissions d’actualité, elle est souvent considérée comme l’une des voix fortes du journalisme tunisien, en particulier parmi les femmes journalistes, ce qui lui a valu la réputation de « lionne » des médias tunisiens. Elle n’a jamais hésité à prendre des positions franches sur des sujets sensibles, notamment en ce qui concerne l’image de la Tunisie dans les médias étrangers.
Souhir Lahiani

Titulaire d'un doctorat en sciences de l'information et de la communication, experte en relations presse, Maître-assistante au Département de communication à l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI) de l’Université de la Manouba, et responsable des études et de la recherche au sein du Forum des Journalistes Tunisiennes, Souhir Lahiani est une journaliste aux multiples facettes.
Elle a collaboré avec de nombreux médias, dont la radio nationale et Réalités. Elle a également fondé deux magazines en ligne : LepointTn (2014), un média web bilingue d’actualités générales, et Symposium des Arts (2016), un magazine digital bilingue consacré aux actualités générales à tendance culturelle.
Très engagée pour une meilleure représentativité des femmes dans les postes de décision au sein des médias, elle a toujours insisté que leur présence dans les postes décisionnels est très faible et qu’il faut l’améliorer.
Des parcours inspirants
Ces femmes, par leur détermination et leur engagement, ont profondément marqué le journalisme en Tunisie. Elles constituent la preuve vivante que la ténacité, la compétence et l’audace peuvent briser les barrières et ouvrir de nouvelles perspectives pour les générations futures de journalistes tunisiennes.
Leur parcours démontre que le changement est possible et que le journalisme féminin en Tunisie est en pleine évolution.
Au cœur du journalisme tunisien : récits de parcours singuliers
Pour enrichir notre enquête, nous avons rencontré certaines femmes journalistes influentes. Récit :
Figure importante du paysage audiovisuel tunisien, Imen Bahroun a marqué un tournant historique en devenant la première femme à diriger l’Etablissement de la télévision nationale. Son parcours, jalonné de défis et de responsabilités, reflète les profondes mutations que connaît le secteur médiatique en Tunisie. Entre leadership féminin, exigence professionnelle et pressions politiques, elle revient pour nous sur les moments-clés de son expérience, sans détour.

Votre nomination à la tête de la télévision tunisienne a fait de vous la première femme à occuper ce poste de PDG d’une télévision publique pas seulement en Tunisie mais aussi dans le monde arabe. Comment avez-vous perçu cette responsabilité ? Quelles ont été vos premières impressions et attentes ?
Avant d’être nommée présidente directrice générale de la télévision tunisienne, j’ai d’abord dirigé la deuxième chaîne nationale pendant huit mois. Ce fut une véritable préparation, à la fois administrative et psychologique, à cette grande responsabilité qui m’attendait. Ce passage à la tête d’El Wataniya 2 m’a permis de prendre conscience des attentes placées en moi. Il ne s’agissait pas seulement de gérer une chaîne, mais de lui insuffler une nouvelle vie, de sortir du schéma classique.
J’ai voulu, dès le départ, laisser une empreinte forte. Pour cela, je n’ai pas hésité à mobiliser tous les moyens disponibles afin de mettre en place une programmation riche et novatrice. Ma vision était claire : offrir au public une télévision moderne, dynamique, connectée à la réalité du pays. Cela nécessitait aussi la constitution d’une équipe soudée, qui croyait en mon projet autant que je croyais en elle et aux compétences de ses membres.
Je me suis investie sur tous les volets : antenne, administration, ressources humaines. Je me suis dit que si je réussissais cette mission, cela pourrait avoir un impact réel pour toutes les femmes qui viendraient après moi. Je portais cette ambition avec détermination, consciente que ma réussite ne serait pas seulement personnelle, mais aussi collective.
Quelles ont été les plus grandes difficultés que vous avez rencontrées en tant que femme dans un univers médiatique encore très masculin ?
Il serait naïf de croire qu’on accède à ce type de poste sans résistance, surtout quand on est une femme dans un secteur où les hommes ont longtemps occupé les premières lignes. Il y avait des positions sceptiques, des silences pesants, parfois même des blocages discrets dans les prises de décision. Certains testaient mes limites, d’autres attendaient que je me trompe.
Mais j’ai toujours fait preuve de fermeté. Je connaissais mes dossiers, j’étais présente sur le terrain, et j’ai rapidement imposé une manière de travailler fondée sur la rigueur, la transparence et la vision à long terme.
Je ne cherchais pas à plaire, je cherchais à faire avancer l’institution. C’est cela, au final, qui m’a permis de surmonter les obstacles.
Quels ont été les changements ou réformes majeurs que vous avez mis en place pendant votre mandat ?
J’ai œuvré à décloisonner la télévision tunisienne, à en faire un espace d’expression pluraliste, à l’image du pays. J’ai repensé la grille des programmes pour qu’elle soit plus ouverte, plus vivante, plus représentative des différentes sensibilités de la société. J’ai aussi accordé une grande importance à la modernisation des outils techniques et à la formation continue des équipes.
Ma conviction, c’est qu’on ne peut pas parler de liberté, de diversité ou de qualité si l’on ne donne pas aux journalistes, aux animateurs et techniciens les moyens concrets d’évoluer.
J’ai donc misé sur l’humain autant que sur le contenu.
Quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes femmes qui aspirent à des postes de responsabilité dans les médias, ou ailleurs ?
Je leur dirais : ayez confiance en vous, ne laissez personne vous dire que ce n’est pas votre place. Ce ne sera jamais facile — et c’est peut-être tant mieux. Les difficultés forgent le caractère, affinent la vision et nourrissent l’engagement. Il faut oser, s’informer, travailler plus que les autres, parfois. Mais surtout, il faut garder la tête haute et le cœur ouvert.
Ce que j’ai vécu, d’autres peuvent le vivre, et le dépasser. Le leadership féminin n’est pas une exception, c’est une nécessité. Et plus nous serons nombreuses à l’incarner, plus cela deviendra une évidence.
« Être journaliste en Tunisie, c’est aussi lutter contre les stéréotypes ancrés »
Dans la continuité de cette série de rencontres inspirantes avec des femmes qui façonnent le paysage médiatique tunisien, Naïma Charmiti, journaliste aguerrie et fondatrice du site Arabesque, livre un témoignage fort sur les inégalités persistantes et les défis auxquels sont confrontées les femmes dans l’exercice de leur métier.

Vous êtes journaliste et vous avez été l’une des premières femmes à lancer votre propre site électronique Arabesque. Qu’est-ce qui vous a poussé à tenter ce défi dans un environnement dans lequel les journalistes femmes investissent rarement ?
A travers mon expérience à la tête du site Arabesque, j’ai voulu prouver que la femme journaliste doit tenter d’évoluer en créant son propre projet même en faisant face à des résistances culturelles et sociales profondément enracinées. Ces entraves, bien que parfois invisibles, limitent sa visibilité dans les médias et l’écartent systématiquement des postes à responsabilités. Nous ne parlons pas ici de capacités ou de compétences, mais bien de réticences structurelles qui freinent l’évolution professionnelle des femmes.
Pourtant, les femmes sont nombreuses dans les rédactions tunisiennes ?
C’est vrai. Les femmes représentent une part importante des effectifs dans les médias, mais cela ne se traduit pas par une réelle représentativité dans les programmes à forte audience ni dans les sphères décisionnelles. Prenons l’exemple de la télévision ou de la radio : il n’est pas rare de voir des plateaux d’émissions où cinq hommes débattent face à une seule femme. Et encore, sa présence est souvent symbolique, voire accessoire. Ce déséquilibre est non seulement révélateur, mais aussi injuste.
Est-ce un phénomène récent ou une tendance installée ?
C’est une tendance bien ancrée. Et ce qui est encore plus alarmant, c’est que certaines figures médiatiques en vue ne sont même pas issues de la profession. Leur visibilité repose davantage sur leur notoriété publique que sur leur parcours journalistique, ce qui contribue à marginaliser les vraies compétences, notamment celles des diplômé·e·s de l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information. Cela affecte particulièrement les jeunes femmes journalistes qui peinent à se faire une place légitime dans ce paysage biaisé.
Face à ces obstacles, comment réagissent les femmes journalistes ?
Avec beaucoup de courage et de professionnalisme. Je peux vous assurer que les journalistes tunisiennes, moi y compris, continuent à travailler avec rigueur et passion. Elles s’investissent dans la formation continue, elles s’adaptent aux mutations du secteur, et surtout, elles restent fidèles à l’éthique du métier. Nous ne baissons pas les bras, car nous croyons profondément que notre place doit être reconnue à sa juste valeur.
Selon vous, qu’est-ce qui freine véritablement l’évolution du statut des femmes journalistes ?
Il y a d’abord un vide juridique préoccupant. Le secteur médiatique manque d’un cadre clair, notamment en matière de régulation. Aujourd’hui, il n’existe pas d’instance audiovisuelle indépendante réellement active, capable d’organiser le paysage médiatique, d’imposer des normes de diversité, de garantir l’équité et d’encourager le pluralisme.
Idem pour le Conseil de la Presse presque paralysé car il n’a pas les moyens de ses objectifs. Ce manque de régulation favorise les dérives et l’exclusion silencieuse de nombreuses femmes professionnelles.
Quelles seraient alors les pistes concrètes pour améliorer la situation ?
Améliorer la place des femmes journalistes en Tunisie exige une remise en question profonde des mentalités au sein même des rédactions. Mais pas seulement. Il faut impliquer tous les acteurs du secteur : propriétaires des médias, annonceurs, syndicats, mais aussi autorités de tutelle et organismes de formation. Chacun doit prendre ses responsabilités.
Vous parlez souvent d’égalité réelle. Que signifie-t-elle pour vous dans ce contexte ?
L’égalité véritable ne peut pas être un slogan de façade, qu’on brandit à l’occasion de la Journée de la femme ou lors de campagnes marketing. C’est un processus exigeant, qui demande des réformes structurelles, une volonté politique et surtout une culture professionnelle équitable, qui valorise la compétence avant tout… peu importe qu’elle soit portée par une femme ou un homme. C’est uniquement à cette condition que la journaliste tunisienne pourra occuper la place qu’elle mérite pleinement.
« La place des femmes dans les postes de décision est encore insuffisante»
Diplômée de l’IPSI et journaliste engagée, responsable du service économie au sein du journal électronique Espace Manager, Imen Zine est très respectée pour son professionnalisme, sa capacité à rapporter les faits avec exactitude et à analyser les événements avec un esprit critique.

Vous avez évolué dans plusieurs rédactions tunisiennes. Comment décririez-vous aujourd’hui la place des femmes dans les médias ?
Les femmes sont très présentes dans les médias tunisiens, que ce soit dans la presse écrite, la radio, la télévision ou les médias numériques. Elles participent activement à la production de l’information et occupent de nombreux postes.
Cependant, il existe encore un écart entre cette présence numérique et leur visibilité dans des rôles plus stratégiques. Ce n’est pas lié à un manque de compétences, mais plutôt à des habitudes professionnelles et à des structures qui continuent d’évoluer.
En tant que diplômée de l’IPSI, comment votre formation a-t-elle influencé votre parcours ?
L’IPSI m’a apporté une base solide : l’éthique journalistique, la vérification de l’information, la rigueur rédactionnelle.
Mais comme beaucoup de journalistes, j’ai constaté que l’entrée dans le monde professionnel comporte des défis que la formation ne peut pas anticiper entièrement. Le passage de l’école à la pratique demande du temps et un apprentissage continu, surtout dans un secteur en transformation.
Quels types de défis les femmes journalistes rencontrent-elles encore aujourd’hui ?
Les défis varient selon les rédactions, mais on remarque souvent des différences dans l’attribution des sujets, la visibilité médiatique ou l’accès à certaines responsabilités.
Il ne s’agit pas toujours de barrières intentionnelles, mais parfois de mécanismes de fonctionnement installés depuis longtemps.
Les femmes doivent souvent faire leurs preuves davantage pour accéder à des positions décisionnelles, mais les choses évoluent progressivement, notamment grâce à la nouvelle génération.
Certaines journalistes affirment que leur travail est jugé différemment. Partagez-vous cette perception ?
Il existe effectivement des perceptions différentes selon les contextes. Par exemple, une erreur commise par une femme peut être interprétée de manière plus sévère, tandis que pour un homme, elle peut être considérée comme ponctuelle.
De même, la réussite des femmes est parfois attribuée à des facteurs externes plutôt qu’à leurs compétences, même si ce n’est évidemment pas une règle générale.
Ce sont des tendances observées dans plusieurs environnements, mais elles évoluent au fil du temps, surtout avec la professionnalisation accrue des rédactions.
On constate encore des plateaux télévisés majoritairement masculins. Comment expliquez-vous cela ?
Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs : le choix des experts disponibles, les habitudes éditoriales, ou encore la représentation traditionnelle de la parole publique.
Il ne s’agit pas nécessairement d’exclusion volontaire, mais plutôt de pratiques installées depuis longtemps.
Aujourd’hui, les médias sont de plus en plus conscients de l’importance de la diversité des voix, et on voit une volonté croissante d’intégrer davantage de femmes expertes ou analystes.
Quelles pistes pourraient permettre d’améliorer encore davantage la place des femmes dans les postes de responsabilité des médias ?
Plusieurs axes sont possibles: Encourager une meilleure répartition des responsabilités, valoriser les compétences féminines dans les programmes à forte audience, renforcer les formations continues, favoriser un environnement de travail où chacun peut évoluer équitablement. Il s’agit aussi de changer les mentalités et de moderniser les pratiques organisationnelles pour suivre les évolutions de la société et du métier.
Quel message adresseriez-vous aux jeunes femmes qui débutent dans le métier ?
Je leur dirais de rester curieuses, engagées et patientes. Le journalisme demande beaucoup d’investissement, mais c’est un métier extrêmement riche.
Il est important de croire en ses compétences, de se former en continu et de ne pas hésiter à saisir les opportunités. Les médias tunisiens ont besoin de voix diverses, et les jeunes femmes ont toute leur place dans cette dynamique.
Le combat des femmes journalistes tunisiennes est encore long
A travers notre enquête, le constat est clair : les femmes tunisiennes sont désormais majoritaires parmi les journalistes et le secteur est devenu majoritairement féminin, ce qui est un acquis important. Mais cette avancée en volume n’a pas encore été convertie en un accès équitable aux postes de décision. Tant que les structures médiatiques, les cultures professionnelles et les politiques internes ne changent pas, la représentation des femmes en position de pouvoir dans les médias restera très limitée.
Pour cela des réformes au niveau des institutions et des politiques publiques sont nécessaires pour instaurer des quotas ou objectifs de parité en fixant par exemple un pourcentage minimum de femmes dans les postes de direction des médias publics et privés, en mettant en place une politique de promotion transparente et en formant les femmes journalistes aux postes de leadership.
Le combat contre les inégalités de genre reste donc un enjeu majeur pour assurer une représentation équitable et diversifiée dans le paysage médiatique tunisien.
(*) Nour BEN MRAD
(Enquête réalisée dans le cadre du projet PAGOF 2 organisé par CFI filiale du groupe France Médias Monde)
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