Transformer la finance tunisienne : ouvrir le système pour gouverner le risque et libérer le capital

Le rapport récemment publié par l’ITES sur les transformations du système financier tunisien[1] confirmer ce que nous savons déjà : notre système financier tunisien est solide, mais il ne joue pas son rôle transformateur. Il assure la stabilité, protège les actifs, et reproduit des modèles éprouvés, mais il échoue à financer l'innovation, à intégrer les startups dans son cœur, et à valoriser l'immatériel, données, technologies, capital humain qui représente pourtant l'essentiel de la création de valeur aujourd'hui.
Ce constat n'est plus contesté et la question n'est plus de savoir si nous devons changer, mais comment le faire sans sacrifier cette stabilité, et surtout, qui portera cette transformation.
Stabilité : un équilibre à dépasser
Notre système financier est prudent, régulé, et résilient. Mais cette résilience a un coût : elle repose sur des mécanismes qui privilégient la garantie à l'audace, l'actif tangible à l'immatériel, et la reproduction des modèles existants à l'innovation. Résultat :
Les startups et PME innovantes sont cantonnées à des dispositifs marginaux (écosystème fragilisé, fonds d'amorçage sous-dimensionnés, subventions aléatoires, etc.).
Les fintechs se heurtent à des barrières réglementaires et culturelles qui freinent leur développement.
Le financement de la croissance reste un parcours d'obstacles pour les acteurs les plus dynamiques.
Pourtant, la solution n'est pas de renoncer à cette stabilité, mais de la réinvestir dans des instruments adaptés aux réalités économiques et aux technologies du XXIème siècle.
Startups : des acteurs centraux, pas des exceptions
Les startups ne sont pas un segment marginal. Ce sont les laboratoires d'innovation et de productivité dont notre économie a besoin. Les traiter comme des cas particuliers, c'est organiser leur sous-financement structurel. Pour les intégrer pleinement, trois leviers :
Accepter l'incertitude : évaluer un projet sur sa trajectoire de croissance, pas seulement sur ses garanties.
Valoriser l'immatériel : reconnaître la technologie, les brevets, les process, les données, et les compétences comme des actifs financiers à part entière.
Changer de logique : passer d'une approche de conformité ("Est-ce bankable ?") à une logique d'accompagnement ("Comment le rendre bankable ?").
Open banking : une révolution de gouvernance, pas une innovation technologique
L'open banking est souvent présenté comme une avancée technique, c'est avant tout une réforme de gouvernance et une redistribution de l'accès à l'information financière, et donc du pouvoir. Avec le consentement des clients, il permet :
Une évaluation plus fine des risques (croisement des données bancaires, fiscales, et sectorielles).
Une concurrence accrue entre acteurs traditionnels et fintechs, pour des solutions mieux adaptées.
L'émergence de nouveaux modèles (revenue-based financing, crowdfunding structuré).
Mais sans volonté de partager les données, l'open banking restera une coquille vide.
Finance alternative : combler le vide du financement
Pour lever 50 000 DT pour une startup ou combler un besoin de 2 M DT pour une PME, il y a un trou noir : celui du financement de la croissance. La finance alternative (crowdfunding, fonds d'impact, fonds à compartiments, instruments hybrides, etc.) est censée le combler, pourtant elle tourne souvent en rond, déconnectée des marchés financiers, comme si on craignait de mélanger les genres. Pour que la finance alternative puisse jouer son rôle, deux conditions :
La connecter aux marchés : introductions en bourse simplifiées, obligations vertes, produits hybrides.
Offrir des sorties aux investisseurs : un entrepreneur doit pouvoir "évoluer" vers du capital-risque classique, un business angel ou un investisseur en crowdfunding doit pouvoir revendre sa part.
Sans cela, la finance alternative restera ce qu'elle est aujourd'hui : un coup de pouce dans le meilleur des cas, pas un tremplin.
Le marché financier : un outil à valoriser
Le marché financier tunisien est encore réservé aux grandes entreprises alors qu’il devrait être un accélérateur pour toutes les PME et startups en croissance, via :
Des introductions en bourse adaptées pour les scale-ups (une cote spécifique).
Un marché alternatif dynamique, avec des règles claires et des coûts maîtrisés.
Des instruments innovants (obligations vertes, produits hybrides) pour attirer l'épargne longue.
Aujourd'hui, le marché est perçu comme distant par les entrepreneurs. Demain, il pourrait être leur premier choix et éviter un exode de startups à potentiel.
Gouverner le risque : la clé de la transformation
La vraie question n'est pas si il faut prendre des risques, mais comment les répartir équitablement:
Entre investisseurs privés (business angels, fonds de capital-risque, institutionnels).
Acteurs publics (garanties, fonds de co-investissement).
Entrepreneurs (via des instruments alignés sur leur croissance).
Ouvrir la finance, ce n'est pas la fragiliser, c'est élargir le cercle de ceux qui portent et partagent le risque.
Conclusion : Un cap à fixer, des leviers à actionner
La Tunisie dispose de tous les atouts pour basculer d’une finance stabilisatrice à une finance transformatrice :
Un diagnostic clair et assumé (l’ITES a fait une partie du travail).
Un écosystème entrepreneurial dynamique (startups, PME, talents).
Une attente palpable pour des solutions financières plus agiles et inclusives.
La question n’est plus de savoir si nous devons agir, mais comment le faire, et qui en prendra la responsabilité.
Rester dans l’attente, c’est laisser d’autres écrire les règles du jeu à notre place. Passer à l’action, c’est construire un système où la finance ne se contente pas de suivre l’économie, mais l’anticipe et la porte.
Les outils sont là, les compétences aussi.
Par Jalel Ben Romdhane
(Expert en finance alternative)
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